vendredi 25 décembre 2009

C'est noël : trois albums de Saint-Pol-Roux pour les enfants (ceux qui le sont et/ou ceux qui le sont restés)

Il n'aura pas échappé aux personnes sages, petites et grandes, qui, se levant, ce matin, auront découvert sous leur sapin des Vosges ou de plastique, un nombre plus ou moins quantifiable de cadeaux, que nous sommes jour de noël. Il m'est arrivé de dire, déjà, combien cette fête revetit d'importance dans la légende saint-pol-roussine. Aujourd'hui, je veux simplement attirer l'attention des quelques fidèles de ce blog sur le travail d'un petit éditeur parisien, qui eut la magnifique idée, il y a huit ans, de faire illustrer trois poèmes en prose ou contes de Saint-Pol-Roux et de les publier. Je ne m'attarderais pas plus sur les éditions Passage piétons si ces trois albums n'étaient merveilleusement réussis. S'ils n'étaient, emmi une production littéraire pour la jeunesse trop souvent insipide, de poétiques pavés dans la mare.


Le choix, d'abord, des trois textes idéoréalistes, fut pertinent. Non pas que le poète fût aussi hermétique qu'on veut parfois, faute de l'avoir bien lu, le dire ; mais il fallait assurément sélectionner ceux, plus narratifs, qui pouvaient le plus directement s'adresser aux enfants. La poule aux oeufs de cane, L'arracheur d'heures, Saint Nicolas des Ardennes, sont de ceux-là.


Il était, en outre, courageux de parier sur des oeuvres dont la poésie submerge de toutes parts le narratif.
"Et quel pieux soin la couveuse a de son devoir ! Comme tacitement elle suit la graduelle évolution qui s'opère en le temple de ses plumes ! Ne dirait-on pas qu'elle officie, ou plutôt n'a-t-elle pas l'allure grave d'une divinité qui va réaliser des créatures ? Elle sait que dans l'œuf après le premier jour des lignes déjà se dessinent, qu'après le second jour le cœur tiquetaque, qu'après le troisième le sang s'est canalisé, qu'après le quatrième le corps se distingue, qu'après le septième le col émane du corps, qu'après les neuvième et dixième les plumes frisent dans leurs gaines, qu'après le dix-huitième le squelette est complet, qu'au dix-neuvième le poussin rompra la membrane qui l'enveloppe, qu'enfin du vingtième au vingt et unième jour les parois de la coquille éclateront sous la vitalité du reclus, et qu'autant de grelots vivants sonneront Petit-Noël."

Les illustrations, enfin, de Frédérique Ortega, Michel Barréteau et Renaud Perrin, sont rien moins que formidables ; à l'instar du texte, elles ne prennent pas nos chères têtes blondes, brunes ou rousses pour d'insuffisantes imaginations auxquelles il faudrait pré-mâcher le sens de toute lecture. Les éditions Passage piétons font de beaux livres pour les enfants de tous les âges. Je les ai eus dans ma bibliothèque avant d'être père ; ils m'ont ravi. Et je me réjouis déjà du jour où je les lirai à mon fils... pour l'éveiller.
La poule aux oeufs de cane, version dessinée par Frédérique Ortega, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

L'arracheur d'heures, version dessinée par Michel Barréteau, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

Saint Nicolas des Ardennes, version dessinée par Renaud Perrin, collection "conte à rebours", éd. Passage piétons, 2001 (48 p., 9 €)

mardi 22 décembre 2009

Un petit reportage de France 3 sur Saint-Pol-Roux

Une fois n'est pas coutume : taisons-nous et laissons parler les images. Il s'agit d'un petit sujet d'août 2008, réalisé pour le journal de France 3 Bretagne, qui fut apparemment recyclé à l'occasion de la belle exposition Saint-Pol-Roux de l'hiver dernier dont on voit quelques vues dans les premières secondes.


Saint-Pol-Roux
posté sur dailymotion par brest44.

Il y a bien dans ce petit sujet quelques raccourcis et erreurs, mais j'ai promis de me taire. Alors, j'abandonne aux lecteurs mués en spectateurs le soin de les découvrir et de les rectifier.

lundi 21 décembre 2009

Un nouvel addendum au "Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux" n°4

Il faut se rendre à l'évidence, l'exhaustivité est impossible. J'avais déjà pu m'en apercevoir il y a quelques mois lorsque l'ami C. Arnoult dénicha, dans Les Loups de Belval-Delahaye, l'apologie par Ryner de La Dame à la Faulx, courte mais intéressante apologie dénichée bien trop tard pour figurer dans le dernier Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux consacré à l'impossible représentation damalafalcique. Je reproduisis donc, ici même, l'addendum publié d'abord sur le blog Han Ryner. Or, ne voilà-t-il pas que je trouve dans un numéro de la belle revue, Les Argonautes, revue mensuelle de poésie fondée et dirigée par Camille Lemercier d'Erm (Secrétaire de rédaction : Paul Tort), le n°8 pour être précis, étonnamment daté de janvier 1909, un article de tête du directeur-fondateur lui-même, qui mérite d'être à son tour versé au dossier de l'impossible représentation..., et de se muer en un autre addendum. Il y est question, comme on va le lire, du banquet Saint-Pol-Roux et de la mort de Catulle Mendès.
La Toison d'Or
Les vivants et les morts
Samedi 6 Février, un banquet réunissait à la taverne Grüber les amis et admirateurs du grand poète Saint-Pol-Roux, surnommé "le Magnifique", à cause peut-être de sa prestance de mousquetaire, à cause surtout de ses théories littéraires. M. Léon Dierx présidait, assisté de M. Catulle Mendès. Et c'était, de la part des deux grands Parnassiens, un geste touchant et peu banal que d'honorer de leur présence et de leur parrainage cette manifestation en l'honneur du Symbolisme. Toute l'élite de la nouvelle génération était là, trépidante... A l'heure des toasts, curieux spectacle ! La salle prend un aspect de réunion publique. Des bohèmes ivres poussent des cris d'animaux et se livrent à des démonstrations d'un "symbolisme" effréné. MM. Léon Dierx, Gustave Kahn, Catulle Mendès, Max Anhély (sic), le bon poète Paul Fort, Jean Royère, directeur de "LA PHALANGE", prennent successivement la parole au milieu d'un tumulte varié. M. Saint-Pol-Roux parle enfin, remercie, disserte fort élégamment et déclare, entre autres choses, que la Poésie date du Symbolisme, est née avec lui, ce qui peut paraître sensiblement exagéré.

Finalement, on nous fait signer une adresse à M. Claretie, l'invitant à représenter "La Dame à la Faulx" de Saint-Pol-Roux sur la scène du Théâtre Français. Nous avons tous signé, mais M. Claretie, je le crains, n'a pas encore contresigné.

Or, voici qu'au lendemain de cette mémorable soirée où M. Catulle Mendès donnait, par sa seule présence, un bel exemple de tolérance artistique à ses jeunes confrères, nous venons d'apprendre la mort tragique du grand poète.

Catulle Mendès fut pendant un demi-siècle l'une des plus hautes illustrations des lettres françaises. Depuis l'époque de ses débuts vers 1860, il a produit avec une incroyable fécondité et une supérieure maîtrise plus de cent ouvrages de tous genres littéraires, et l'on pouvait attendre encore de l'infatigable écrivain des oeuvres belles et nombreuses, puisque Réjane devait jouer de lui un drame napoléonien "L'Impératrice", l'Opéra monter le "Bacchus" qu'il avait écrit pour M. Massenet et que, la veille de sa mort, il travaillait encore à son ballet "La Fête chez Thérèse" dont M. Reynaldo Hahn composait la musique.

On a reproché à Catulle Mendès de n'être point un créateur. Il demeure cependant l'un des grands initiateurs du Parnasse. Or, le Parnasse qui nous semble bien vieux aujourd'hui, et qui l'est en effet, était, ne l'oublions pas, une audace en 1860, de même que le Symbolisme fut une audace en 1885. Et la gloire des Parnassiens n'a pas été étouffée par les colères des "Symbolos", comme disait Verlaine dont ils ont tenté depuis d'exploiter le cadavre.

L'an passé, Coppée ! récemment Sardou et Mérat ! aujorud'hui, Mendès ! et parmi les comédiens, les deux Coquelin ! C'est toute une génération qui s'éteint en peu de temps.

Que sera la nouvelle, celle qui se rue bruyamment au pouvoir ? Que sera la Poésie du XXe siècle ? Les célébrités de demain vaudront-elles les gloires d'hier ? Espérons-le, croyons-le, veuillons-le avec Saint-Pol-Roux. Mais, ce soir, oublions nos luttes sans merci pour rendre un impartial et juste hommage à nos grands devanciers du Parnasse, François Coppée et Catulle Mendès.
Tous deux sont morts ! Seigneur, votre droite est terrible !...
CAMILLE LEMERCIER D'ERM

Et Lemercier d'Erm (1888-1978), dont on appréciera le beau maintien, pouvait à juste titre regretter les querelles d'écoles puisque Les Argonautes fut une revue véritablement hospitalière qui accueillit toutes les générations. Elle compta ou annonça parmi les collaborateurs de ses dix livraisons : Catulle Mendès, Léon Dierx, Charles Le Goffic, Emile Blémont, Jean Richepin, Remy de Gourmont, Verhaeren, Gustave Kahn, Jean Moréas, Tristan Klingsor, Léon Riotor, Albert Saint-Paul, Victor-Emile Michelet, Fernand Gregh, Ricciotto Canudo, Valentine de Saint-Point, Guillaume Apollinaire, Marinetti, etc. Ce qui n'est pas rien. La revue vécut peu. Camille Lemercier d'Erm devait réorienter sa quête vers une toison d'or plus politique ; celui qui avait sous-intitulé ses Argonautes, "Revue Anthologique de Poésie française" fonda le Parti nationaliste breton et devint le héraut de la cause séparatiste.
Nota : On trouvera le détail des sommaires des dix premiers numéros de la revue sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

dimanche 20 décembre 2009

Du nouveau sur Edgar Tant...

Il y a plus d'un an, j'introduisais en ces lieux le nom fort inconnu d'Edgar Tant, poète belge dont le principal génie fut de se reconnaître en Saint-Pol-Roux un maître. On se souvient peut-être des deux dédicaces qu'il fit imprimer en tête du Rythme de la Vie et de La Sagesse du Poète : "A SAINT-POL-ROUX / LE MAGNIFIQUE / Grand comme Shakespeare, / Grand comme l'Humanité, / Grand comme Pan" et "A Saint-Pol-Roux le Magnifique, / le Michel-Ange de la Poésie". On ferait difficilement moins nuancé comme aveu d'admiration.

J'ai, depuis, fait l'acquisition de deux nouvelles plaquettes de Tant. La première, EXODE - octobre 1914 (J. Lebègue & Cie, Libraires-éditeurs à Bruxelles et Paris, 1919) est un récit très probablement autobiographique, que l'auteur présente en quelques lignes :
"En ces pages nous souhaitons retracer les impressions d'un poète belge exilé et les péripéties amenées par les difficultés d'une langue à peine entendue.

Lors de l'invasion allemande, il se rend à pied de Bruges à Breskens, passe l'embouchure sud de l'Escaut et poursuit de Flessingue à Veere, où il croit pouvoir se loger."
En résumé, l'histoire d'un poète wallon, amoureux de littérature française et francophone, cherchant refuge en pays flamand, soit, pour lui, en plein domaine étranger. Le passage le plus intéressant de ce récit est celui où, à Middelbourg, après nous avoir appris qu'il est un cousin de feu Georges Rodenbach, il fait la rencontre du directeur francophile de la bibliothèque, qui lui ouvre la réserve. Il se retrouve alors en pays familier :
"Il mit la main sur Femmes, par Paul Verlaine, appartenant à la trilogie Chair : femmes, hommes, amies, série de poésies licencieuses qu'on ne lui délivra que sur son insistance et principalement en qualité d'auteur d'un recueil de vers érotiques : l'Amour bande. Il emporta l'album Masques d'André Gill, admirables portraits-charges gravés à l'eau forte, préfacés par Jean Richepin, les Mois, par François Coppée, grand in-quarto illustré par un procédé de reproduction spécial, et Saintes du Paradis, petits poèmes de Remi (sic) de Gourmont avec bois de Félix Vallotton (sic)."
Il n'existe pas, à ma connaissance, dans la bibliographie d'Edgar Tant, de recueil intitulé L'Amour bande, mais ce titre en cache peut-être un autre. L'auteur fait, en outre, une erreur lorsqu'il mentionne des bois de Vallotton illustrant la plaquette de Gourmont ; l'illustrateur des Saintes du Paradis fut Georges d'Espagnat. L'extrait ne nous renseigne pas moins sur les goûts littéraires du poète belge, entre parnasse et symbolisme. Une autre figure, plus ancienne, apparaîtra un peu plus loin, que nous avions déjà rencontrée, celle de La Fontaine : "M. Sw. [le bibliothécaire] installe confortablement l'exilé dans la salle de lecture et lui montre une superbe édition ancienne des oeuvres complètes de La Fontaine, illustrées de fines et malicieuses gravures admirablement appropriées au texte imprimé en caractères antiques sur Van Gelder à large marge. L'écrivain manipule religieusement cet ouvrage d'élite et délecte la salutaire convalescence des âmes qu'un rayon d'art à nouveau illumine !..."

De Saint-Pol-Roux, point n'est question dans le récit de cet exil. Son nom n'apparaît pas plus dans la plaquette suivante : QUATRAINS (Editions de la Revue Littéraire et Artistique, Paris, 1923), imprimée sur papier bouffant à 250 exemplaires in-8° couronne. Le quatrain, décidément, fut la forme poétique que Tant avait élue. On n'y trouvera pas de révolution métrique, d'innovations rimiques, mais le même élan lyrico-philosophique déjà relevé dans Le Rythme de la Vie.


J'ai dit que le nom de Saint-Pol-Roux n'y apparaissait pas ; sa présence tutélaire, toutefois, n'est pas improbable dans tel quatrain :

Au bord de l'océan, loin de la foule humaine
De simples coeurs encor savent le Paradis
Dont l'angélique paix semble toujours lointaine
A ceux que la rumeur n'a que trop étourdis !

et évidente dans l'épigraphe qui ouvre le recueil :
"Celui qui n'a égard, en écrivant, qu'au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice, qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre."
En effet, cette citation extraite des Caractères de La Bruyère épigraphie tous les volumes des Reposoirs de la Procession de Saint-Pol-Roux, du premier paru en 1893 jusqu'au dernier publié en 1907. La retrouver ici, en tête des QUATRAINS d'Egar Tant, nous conforte dans l'idée que notre poète belge s'était choisi le Magnifique comme idéal modèle.

dimanche 18 octobre 2009

Ephéméride - 18 octobre 1940 : éclipse "magnifique"

"Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car si petit qu’il soit de la taille d’un homme, ce meuble de silence renferme une foule sans nombre et rassemble en son centre plus de personnages et d’images qu’un cirque, un temple, un palais, un forum ; ne bousculez pas ces symboles divers pour ne pas déranger la paix d’un univers…"


Mort de Saint-Pol-Roux

"Le Magnifique" disaient ironiquement des plaisantins qui ne savaient pas si bien dire. Car si jamais un poète a mérité d'être ainsi appelé, ce fut bien Saint-Pol-Roux.

Plus tard, parce que la vérité, toute la vérité, si horrible qu'elle se montre, est due à celui qui ne mentit jamais, je dirai le drame qui s'est abattu sur la dernière année de son âge et qui, certainement, a précipité pour lui la visite et la délivrance que nous attendons tous de la mort... "la Dame à la Faulx" ainsi qu'il l'appela lui-même pour nommer une tragédie qui est unique dans le théâtre français...

La mort n'emporte aujourd'hui qu'un poète et le plus libre des hommes. Celui-ci, monté tout de suite très haut, n'est jamais redescendu. Il eût pu blasonner son œuvre, son attitude et son exemple de ces vers de Leconte de Lisle : "Je ne livrerai pas ma vie à tes huées – Je ne danserai pas sur ton tréteau banal – Avec tes histrions et tes prostituées..." Je le définis bien, je crois, si je vante en lui le plus symboliste des poètes symbolistes et le plus prestigieux imagier de notre langue, ce que feront impérissablement connaître, avec La Dame à la Faulx, des livres comme Les Reposoirs de la Procession, De la Colombe au Corbeau par le Paon, Le Chemin de ma vie [sic], etc.

Pour ne pas danser la "danse ordinaire aux scribes", il s'était retiré à l'extrémité de la falaise de Camaret, entre la mer et la lande, également tragiques, dans un petit manoir qu'il appelait Cœcilian, du nom d'un de ses deux fils, mort, voilà vingt-trois ans, à la guerre. Dans la société de sa fille, Divine, qui s'était toute consacrée à son grand enfant de père et faisait sa compagnie ailée des cormorans qu'elle élevait, il épuisait des jours dignes de lui. Il s'est éteint à l'âge de quatre-vingts ans, n'ayant jamais démérité de soi-même et portant hautement sa lucide pauvreté. Parce qu'il faut subsister pour vivre, il s'était astreint à des besognes obscures dont il méprisait de signer les produits. Il travailla quelque temps pour Pierre Decourcelle ; et deux ou trois des romans les plus achalandés de ce dernier sont de lui.

Combien savent que le livret de la "Louise" de M. Gustave Charpentier fut écrit par Saint-Pol-Roux ?

Quand j'eus appris le drame atroce auquel j'ai fait ici allusion, je tins à lui mander que je savais. Je lui écrivis seulement ceci, qui, pour lui comme pour moi, en disait plus que toutes les indignations et toutes les plaintes : "Mon cher grand, je t'embrasse". S'il a pu recevoir ces quelques mots, je sais qu'il aura compris.

Aujourd'hui, je m'afflige à considérer la dédicace si ancienne déjà, par laquelle il me fit l'honneur d'un exemplaire de La Dame à la Faulx. Elle est tracée d'une écriture magnifique à la Barbey d'Aurevilly ou à la Pierre Louÿs : "A Georges Pioch, chevalier du Meilleur, etc.".

Aux espoirs qu'ainsi il me dédiait, voilà trente ans, je mesure douloureusement la dérision finale de mes jours... Cher Saint-Pol, je t'envie si, comme écrit notre Leconte de Lisle, "tu goûtes la paix inconnue à la vie – et si la grande mort te couvre tout entier".

Georges PIOCH.

[L'OEUVRE, jeudi 24 octobre 1940]

dimanche 4 octobre 2009

Une anecdote de Carlos Larronde, à moins que d'Olivier-Hourcade, sur Saint-Pol-Roux

Il a beaucoup été question de Carlos Larronde dans le dernier BULLETIN des AMIS de SAINT-POL-ROUX. Et voilà, que quelques semaines après sa publication, je déniche deux numéros de La Revue de France et des Pays Français, rare publication co-dirigée par Larronde et Olivier-Hourcade, tout droit issue des non moins rares Marches du Sud-Ouest. Le titre de celle-là, comme de celle-ci, est explicite : il s'agit bien d'une revue "régionaliste", mais d'un régionalisme ouvert aux tendances les plus neuves de la capitale. Voici ce qu'en disaient, au seuil du premier numéro, les deux directeurs :
"Régionalistes nous sommes, et nous l'avons prouvé. Peut-être ne concevons-nous pas cependant la décentralisation comme ces jeunes faces bleues ou ces vieux crânes roses qui ne voient dans ce mot que prétextes à conférences dans tel salon parisien ou telle "Université boulevardière" sur la simplicité des moeurs rustiques de leur province natale, qu'ils vantent mais ne suivent pas.

Notre but sera de réveiller dans chaque région, dans chaque ville, et si nous en avons la force dans chaque bourgade, la vie intellectuelle, morale et économique originale qui y sommeille.

Faire connaître à chaque coin de France ses écrivains, ses artistes, ses savants, ses industriels même et lui apprendre les ressources parallèles, mais de qualité différente, des autres parties de la Patrie et les efforts de ceux qui travaillent pour nous, notre influence et notre gloire à l'étranger, voilà dans sa fière simplicité le but premier que se propose notre Revue et qu'elle atteindra, car les amitiés ne lui manqueront point."
Et les amitiés, effectivement, ne manquèrent point, puisque Larronde & Hourcade purent s'enorgueillir de recevoir le soutien et des textes de Claudel, Canudo, Tancrède de Visan, Emile Verhaeren, Henri-Martin Barzun, etc., pour les deux premières livraisons.


Je ne crois pas que Saint-Pol-Roux y collabora, bien que Larronde n'eût pas manqué, sans doute, de l'engager à le faire. Son nom n'est toutefois pas absent de la revue, et la quatrième de couverture du n°2 et 3 (Mars et Avril 1912) annonçait "pour paraître prochainement" aux Editions de "La Revue de France", une plaquette de Dorsennus, intitulée : Un poète Marseillais : Saint-Pol-Roux. Deux articles de Dorsennus (alias Jean Dorsenne), consacrés au Magnifique, paraîtront, l'un dans La Phalange, l'autre dans la Revue de France, mais l'étude ne vit pas le jour sous la forme initialement annoncée.

On retrouve Saint-Pol-Roux dans les "Echos" de la même livraison, héros d'une anecdote, non signée, mais qui doit être de Larronde, l'un des Bordelais présents, à moins que d'Hourcade, l'autre Bordelais :

UN GESTE DE SAINT-POL-ROUX

Ils étaient trois poètes, deux jeunes Bordelais et un grand Marseillais de Camaret. Ils causaient dans la rue de Constantinople. Ils s'arrêtent devant un atelier de modistes. Ces demoiselles rient derrière la vitre. Alors l'aîné des trois poètes... magnifique, entre dans la boutique proche d'une marchande de fleurs et revenant aux jeunes filles leur donne le bouquet de violettes qu'il vient d'acheter.

- Elles se moquaient de nous. Je leur ai montré comment se vengent les poètes.

samedi 3 octobre 2009

samedi 26 septembre 2009

Deux amis à un banquet : Han Ryner & Saint-Pol-Roux - un addendum à l'addendum


Il y a quelques jours, C. Arnoult compte-rendait du BASPR4 sur son indispensable blog dédié à Han Ryner. Il achevait son billet avec cet addendum, qui eut légitimement pris place dans l'épais dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx" s'il avait été alors connu de moi :
"Ce BASPR était déjà paru quand Daniel Lérault et moi-même eûmes accès à un compte-rendu de nous inconnu relatif au banquet donné à Ryner à l'occasion de la sortie du Cinquième évangile. On peut y lire :
Saint-Pol-Roux lut alors d’une voix blanche quelques strophes mystérieuses dédiées à Han Ryner ; et Han Ryner l’en remercia plus tard en faisant l’apologie de La Dame à la faulx, « cette œuvre géniale » – s’écria-t-il – "que refusa dernièrement la basse Comédie Française des de Flers et des Caillavet" !
Ceci dans le numéro des Loups de janvier 1911, et signé R. Christian-Frogé. Le banquet eut lieu 4 décembre 1910 dans les salons du restaurant Grüber, bd Saint-Denis, et regroupa 200 convives, dont Saint-Pol-Roux accompagné de Madame. La "voix blanche" du Magnifique s'explique sans doute par l'atmosphère pour le moins houleuse du banquet. Celui-ci avait été organisé par l'éditeur du Cinquième évangile, Eugène Figuière — ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tout le monde, notamment à la fougueuse meute des "Loups" qui semblait considérer Figuière davantage comme un maquignon des lettres que comme un "bon camarade"...
Ce petit extrait montre en tout cas que Saint-Pol-Roux et Han Ryner avaient l'un pour l'autre une estime réciproque, et il n'est pas impossible qu'ils aient eu des relations amicales. Je crois savoir que Mikaël dispose d'un indice pouvant être interprété dans ce sens..."
J'aurai bien l'occasion de revenir sur Les Loups, journal d'action d'art dirigé par Belval-Delahaye, et sur cette polémique avec Eugène Figuière puisque le nom du Magnifique s'y trouva, bien malgré lui, mêlé. En attendant, je me contenterai de révéler l'indice qui me paraît conforter l'hypothèse qu'une amitié, plus qu'une simple estime réciproque, lia les deux hommes. Le contexte : de nouveau, un banquet. Celui qu'on donna, sous la présidence de Rosny aîné, en l'honneur de Ryner tout récemment élu, à une écrasante majorité, Prince des Conteurs, avec, bien sûr et entre autres, la voix de Saint-Pol-Roux. C'est Louis Latzarus qui se fit l'écho de cette manifestation pour le Figaro du 11 novembre 1912 :
LA VIE DE PARIS
Le Banquet du Prince
J'ai eu l'honneur, hier, de prendre mon repas de midi en compagnie de M. Han Ryner et de ses amis. M. Han Ryner n'est pas un Hollandais, ainsi que l'affirmait sottement un garçon du restaurant, trompé par des apparences orthographiques. Il est Français, et bien Français, jusqu'au point d'être du Midi. Il s'appelle véritablement Henri Ner. Mais par la judicieuse combinaison de la crase et de la césure, par l'emploi d'un y piquant, il a voulu attirer l'attention sur son nom. Ce à quoi, pourtant, il n'est parvenu que dans le milieu de son âge, et quand déjà sa barbe blanchissait.

Mais les mauvais jours sont maintenant passés. M. Han Ryner vient d'être élu prince des conteurs, ce qui n'est point un faible honneur, dans le pays de Voltaire. Et donc, ses amis lui offraient un banquet pour fêter son élévation. Les amis de M. Han Ryner sont nombreux, ainsi que j'en ai pu juger par moi-même. Car j'en ai compté plus de cent cinquante, lesquels n'avaient pas hésité à payer six francs et à revêtir une tenue de ville, comme ils en étaient priés.

Ils s'assirent devant de longues tables, et regardèrent avec ravissement l'image qui ornait le menu. Car cette image représentait M. Han Ryner lui-même, assis sur un pavois et recevant des mains d'une dame en pierre un objet indiscernable. Dans le lointain, l'artiste avait dessiné une manière d'Acropole, des montagnes et des cyprès. L'un des porteurs du pavois avait les traits de M. Belval-Delahaye, chef des Loups, lequel était d'ailleurs assis, en chair et en os, au festin, et cravaté de soie blanche comme à son ordinaire.

Les convives parlèrent fort gentiment pendant tout le repas. Ils étaient de tout âge. Certains portaient des chevelures mérovingiennes, et d'autres ne portaient pas de chevelures mérovingiennes, pour la raison suffisante qu'ils n'avaient pas de chevelure du tout. Tous semblaient être des écrivains, et ils s'entretenaient abondamment de leurs oeuvres.

- Tu n'as pas lu mon dernier livre ? Alors tu ne peux pas comprendre mon évolution. Ecoute, je te l'enverrai. Je l'ai écrit - oh ! je ne pourrais pas dire cela devant tout le monde - je l'ai écrit dans une illumination. Il me semblait que ce n'était pas moi qui écrivais...

J'ai demandé le nom de l'auteur qui parlait ainsi. On me l'a dit, et je ne le connaissais point. C'est une grande honte pour moi.

M. J.-H. Rosny aîné avait accepté la présidence. Il se leva, à l'heure du dessert, et commença par lire les excuses des invités qui n'avaient pu venir au banquet. M. Saint-Pol Roux le Magnifique avait envoyé de Camaret un télégramme ainsi conçu :

Retenu par matérialités diverses, t'exprime mes profonds regrets d'absent, en renouvelant au grand prophète qui clame en toi mon inaltérable admiration. Ton pur génie légitime les respectueux hommages de nous tous. Fraternelle accolade. - SAINT-POL-ROUX.

Et, entendant lire cette dépêche, j'essayais de me représenter le visage de la télégraphiste de Camaret, lorsqu'elle transmit ce lyrique message. J'ajouterai que d'ailleurs je n'y suis point parvenu.

M. J.-H. Rosny aîné parla ensuite pour son propre compte. Je n'ai pas très bien su démêler s'il ne raillait pas quelque peu le prince des conteurs. Car, après l'avoir comblé d'hommages, et lui avoir affirmé qu'en lui se réunissaient un poète, un philosophe, un historien, etc., il lui dit, sur le ton d'un vif intérêt :

"Encore un effort, et vous vous placerez parmi les Michelet et les Renan. Encore un effort, et vous arriverez à la renommée."

Or, est-il possible de dire qu'un prince des conteurs n'a point encore atteint la renommée ? Je ne le pense point. Du moment du principat date la gloire. Ou bien, le principat n'est que fumée.

Un triple ban, ordonné par le chef des Loups, retentit. Et M. Han Ryner se dressa. C'est un homme de petite taille, assez semblable à un moujik, tel du moins que je me figure un moujik. Il a les pommettes saillantes. Ses cheveux, sa barbe et ses sourcils, qui furent noirs, et qui grisonnent, couvrent de leurs broussailles mêlées le visage entier. Mais à travers ces broussailles luisent des yeux de nécromant. Et dès qu'il parla, je compris pourquoi Saint-Pol Roux le Magnifique appelle prophète ce prince des conteurs.

En effet, il prononça une harangue enflammée et sauvage. Il célébra l'orgueil "foyer intérieur qui doit échauffer ceux que ne réchauffent pas les foyers extérieurs du succès". Il dit que l'orgueil seul l'avait soutenu, et lui avait permis de garder "une fertilité que l'ignorance de tous semblait vouloir rendre stérile". Il parla à la jeunesse, lui conseilla d'être orgueilleuse, et de ne point désespérer. Et il y avait dans la salle des jeunes gens maigres qui le regardaient avec des yeux où brillait un grand espoir. Mais il y avait aussi des hommes marqués par la vie, et dont les yeux restaient mornes, parce qu'ils ne croient plus au succès.

M. Han Ryner déclara ensuite que la lourde couronne dont il était coiffé eût été mieux placée sur le front de J.-H. Rosny aîné, et examina les raisons de son élévation. Il en trouva plusieurs, et fut honoré d'un triple ban, suivi tout aussitôt d'un autre triple ban.

Un convive trouva cet hommage insuffisant. Il se leva, et dit :

- Un ban de coeur !

Et il expliqua comment doit être battu un ban de coeur. On frappe en cadence la poitrine, à l'endroit du coeur. Lui-même donna l'exemple, et ne créa ainsi aucun bruit. Nul ne l'imita, et il se rassit, disant :

- Personne n'a donc de coeur !

M. Pierre Mille adressa au prince les compliments les plus humoristiques, en un discours délicieux qui excita le rire dans toute la principauté. Mme Aurel dit avec grâce cent phrases ingénieuses, et M. Paul Fort, prince des poètes, reprocha aux journalistes de détourner leur attention des oeuvres nobles et désintéressées pour la porter sur des oeuvres mercantiles. Alors, je m'en allai extrêmement vexé.
L'indice en question n'est pas le télégramme en soi, qui pourrait passer pour une amabilité de circonstance, un geste de savoir-vivre littéraire. Mais le tutoiement, suffisamment rare chez Saint-Pol-Roux pour attirer notre attention. En dehors des membres de sa famille, quels sont ceux qui bénéficient de la familière accolade verbale dans la correspondance du Magnifique ? Stuart Merrill, Gustave Charpentier, Victor Segalen, André Antoine, Jean Royère, Edouard de Max, Paul Fort, Eugène Figuière, Georges d'Esparbès, Renée Hamon, Charles Gillet, Georges Violet, Max Jacob (dans les années 1930), Edouard Dujardin & Paul Valéry (après la création de l'Académie Mallarmé), Carlos Larronde (dans les dernières années), alors qu'il ne cessera de vouvoyer Gustave Kahn, Alfred Vallette, Rachilde, Gabriel Randon, Rodolphe Darzens, Lugné-Poe et bien d'autres contemporains qu'il fut amené à fréquenter. Bref, le tutoiement semble dicté par une certaine intimité partagée, une proximité de pensée ou une longue histoire commune. Rien ne permet de supposer que Ryner échappât à ces conditions ; il fallut donc des circonstances particulières pour rapprocher le "prophète" et le poète. Leurs origines méridionales les avaient-ils réunis dès la fin de siècle ? Ou l'amitié naquit-elle, au début du XXe, à force de banquets, grâce aux relations communes : Paul Fort, Jean Royère, Eugène Figuière ? A défaut de lettres et de documents plus concrets (aucun livre de Ryner ne figure dans la bibliothèque de Saint-Pol-Roux que j'ai pu, jusqu'ici, reconstituer), il nous faudra laisser, pour l'instant, ces questions sans réponses.

dimanche 20 septembre 2009

Le Grognard n°11 a paru !

Le Grognard, imperturbablement, creuse son chemin loin des sentiers (re)battus, indifférent aux modes, mais brochant bel et bien ses pages au dos du réel. Voici déjà le onzième numéro, riche de ses récurrentes rubriques, les American Rebels de Mitchell Abidor, consacrés cette fois-ci à l'anarchiste Lucy Parsons, les Contingences de Stéphane Beau :
21e siècle : on sait tout en temps réel, on voit tout, du petit trou où se cache tel taliban en cavale jusqu'au plus infime détail de la planète la plus lointaine. On analyse tout, on décortique tout, on comprend tout... et on meurt quand même ! C'est assez con, non ?
Riche aussi de textes rares, qui furent publiés aux temps héroïques des petites revues, et qui résonnent avec une familière étrangeté en notre actualité, telle, de Jules Huret, cette "enquête", moins connue que celle qui le sacra, dès 1891, journaliste célèbre, où il n'est point question d'évolution littéraire - encore qu'indirectement - mais de la réforme de l'ortografe, débat qui occupa nos gendelettres et autres savants Belle-Epoque, et qui, périodiquement, resurgit. On s'amusera, en pensant à Queneau et à nos modernes sms, de cette réflexion de M. Louis Havet, apôtre du phonétisme, qui prophétisait à Huret : "dans cinq cents, dans mille ans, que sais-je ! on écrira kelke ou kelk au lieu de quelque".

Et riche enfin, combien riche, de la présence, en ses pages, du peintre et caricaturiste Gustave-Henri Jossot, dont Henri Viltard - qui lui consacra sa thèse de doctorat et lui dédie un site excellent : Goutte à goutte - nous rappelle la vie et le parcours d'homme et d'artiste libre dans un entretien avec le non moins excellent maître-entoileur du blog Han Ryner, C. Arnoult. Suit un bel article inédit de Jossot :
Je vis en dehors du troupeau ; je vous fuis tous, vous, vos bergers et vos chiens.
J'ai dit adieu à tout ce qui vous passionne ; j'ai rompu avec vos traditions ; je ne veux rien savoir de votre société maboulique ; ses mensonges et son hypocrisie me dégoûtent. Au milieu de votre fausse civilisation je m'isole ; je me réfugie en moi-même ; je ne trouve la paix que dans la solitude...
"En dehors du troupeau", c'est son titre. Voilà qui ferait une juste devise au Grognard.
Nota : Le Grognard s'obtient contre la modique somme de 7 € après commande auprès des responsables.
C. Arnoult nous fit la joie de rendre compte du dernier BASPR sur son site et de verser au copieux dossier de "l'impossible représentation de la Dame à la Faulx", une pièce toute rynérienne qui nous avait échappé. Nous ferons, prochainement, à notre tour, un addendum aux relations entre le Magnifique & le Prince des Conteurs.

samedi 19 septembre 2009

Carte postale de Camaret-sur-mer : un hommage du Club des Poètes à Saint-Pol-Roux


Pour Yasmine & Blaise
Il existe un lieu à Paris où tous les poèmes, de tous pays et de tous temps, se donnent rendez-vous, trouvant des bouches pour les dire, des oreilles pour les entendre, des corps pour s'en émouvoir. Il y a là des hommes et des femmes, dans la semi-pénombre, emmi veilleuses et bougies, semblables aux premiers chrétiens dans le profond des catacombes, venus recevoir la bonne parole ; non point, toutefois, celle d'un dieu, mais bien celle d'hommes et de femmes, qui leur ont ressemblé ou leur ressemblent - car, à la différence de la parole divine, la parole des poètes est vivante et rend plus vivant. Oh, vous n'y trouverez guère de prêtres portant chapelles sur leur dos et oscillant entre béatifications et excommunications, seulement des serviteurs et des amants du Verbe. Parfois, on les voit qui s'exilent pour prêcher dans quelque bout-du-monde. De cette extrémité de la terre d'où le Magnifique fit lever les huit tourelles de son manoir. C'est là que les voix du Club des Poètes, loin de leur 30 rue de Bourgogne du VIIe arrondissement, viennent, chaque été, se ressourcer, boire la poésie à même les vents et l'océan. Et c'est de là qu'elles m'ont fait l'honneur et le plaisir de rapporter un bel hommage à Saint-Pol-Roux : le poème, "Les litanies de la mer", dit par Marcelle Rosnay.

video

Pour assister et participer aux soirées du Club des Poètes, rendez-vous les mardis et vendredis à partir de 20 h 00 au 30 rue de Bourgogne (75007 PARIS). Pour connaître la programmation et errer virtuellement en territoire poétique, rendez-vous sur le site : http://www.poesie.net/.

vendredi 4 septembre 2009

L'Académie Mallarmé : dernier épisode

J'achève aujourd'hui le feuilleton mallarmacadémique. Le précédent chapitre s'était clos sur un poétique repas organisé autour du président Saint-Pol-Roux, repas qui sonnait comme un adieu, quelques semaines à peine avant la déclaration de guerre. Les journaux nous apprennent pourtant qu'en dépit du conflit, les quinze n'abandonnèrent pas l'idée de distribuer leur prix pour l'année 1940 :
Journal des débats politiques et littéraires - 14 avril 1940
Le prix Mallarmé sera décerné cette année, comme les années précédentes, au commencement de juin. Les membres de l'Académie Mallarmé se réunissent mardi prochain, à la Bibliothèque nationale, pour en fixer la date exacte et faire un premier recensement des candidatures.
On ne croyait sans doute pas encore à la défaite, bien réelle deux mois plus tard.
Journal des débats politiques et littéraires - 4 juin 1940
Les membres de l'Académie Mallarmé ont décidé, vu les circonstances, d'ajourner l'attribution du prix Mallarmé, qui avait été fixée au 4 juin.
Et l'ajournement devait se prolonger... car ce fut le temps des éloignements, des tragédies et de la mort. Mort, d'abord, de Mme Francis Vielé-Griffin, veuve du grand poète et premier président, donatrice du prix.
La Croix - 17 juillet 1940
On annonce le décès de Mme Francis Vielé-Griffin, survenu à Bourganeuf, le 4 juillet 1940. Elle était la veuve du poète Francis Vielé-Griffin, mort en 1937, commandeur de la Légion d'honneur, membre de l'Académie de Belgique, président de l'Académie Mallarmé. Cette mort met en deuil les familles Teyssandier de Laubarède, Guy Lavaud et du Mas de Paysac. Cet avis tient lieu de faire-part.
Puis une première tragédie dans ce bout-du-monde où Saint-Pol-Roux avait bâti sa légende, dans la nuit du 23 au 24 juin - un premier attentat contre la poésie qui resta ignoré et dont la presse ne se fit pas l'écho.
Le Figaro - 28 septembre 1940
Pour être jeunette et encore mal installée dans la réputation littéraire, l'Académie Mallarmé a un malheur commun avec les Quarante du pont des Arts et les Dix de la place Gaillon : elle est dispersée sur tout le territoire.
M. Materlinck se trouvait récemment encore au Portugal ; Mme Gérard d'Houville séjourne dans les Pyrénées ; M. Jean Cocteau a choisi la côte méditerranéenne ; M. Ferdinand Hérold l'Isère ; M. Jean Ajalbert a apporté à Vic-sur-Cère le double rayon des Goncourt et des Mallarmé ; Saint-Pol Roux est à Camaret ; Lyon a reçu la flânerie pensive de M. Henry Charpentier.
M. Paul Fort a rejoint à Paris M. Léon-Paul Fargue.
Mais où sont MM. Valéry Larbaud, Charles Vildrac, Albert Mockel et André Fontainas ?
"Saint-Pol Roux est à Camaret" annonce le Figaro aussi légèrement qu'il annoncerait une villégiature. Comme s'il ne s'était rien passé de terrible à Camaret, comme si la machine infernale n'avait commencé à broyer l'univers merveilleux du Magnifique. Comme si la mort ne s'était déjà installée à demeure.
L'Ouest-Eclair - 19 octobre 1940
Mort d'un poète
Saint-Pol-Roux le Magnifique
Saint-Pol-Roux est mort, silencieusement, en des jours où nous vivons hors de la durée et avec le sentiment d'une absence sans limites. Il est mort à Brest, au bout du monde, et il nous faut faire un effort de mémoire pour nous rappeler son âge. Tel Homère, ce Méditerranéen n'avait pas besoin d'état civil historique : ce n'est pas parce qu'il était né le 15 janvier 1861 qu'il laissera dans le cœur de ceux qui l'admiraient et qui l'aimaient la vision du patriarche des légendes ; on oubliait qu'il avait vu le jour à Saint-Henri, dans la banlieue de Marseille, pour ne le situer qu'à Camaret.
Et pourtant, si Paul Roux, en se fixant en Bretagne, avait ajouté un Saint ivre de la magnificence du verbe à tous les cocasses petits saints de la toponymie régionale, quelle mimique héréditaire ne reproduisait-il pas, en baptisant : "Thalassa !" un de ces oiseaux des tempêtes qu'apprivoisait sa fille Divine ?
Mais, il n'y avait rien de marmoréen dans ce vieux poète qui survivait, magnifiquement, isolé par sa technique, au symbolisme.
Il avait passé par Paris, étoile filante de la Pléiade. Puis, remontant la route des vagabondages de Verlaine, il avait voulu s'ensauvager dans la noire forêt des Ardennes. Il y écrivit sa Dame à la Faulx, que la Comédie-Française jouera.
Parmi les pêcheurs de sardines de Camaret, il trouva l'homme selon son âme. A ses "Reposoirs de la Procession", il va ajouter : "La Rose et les Epines du chemin", "Anciennetés", "De la Colombe au Corbeau par le Paon", "Les Féeries intérieures". Sur la pointe du Toulinguet, son sens de la cantilène se gonfle du souffle océanique, pour nous donner des chefs-d'œuvre de prose rythmée et assonancée, et de ce manoir Cœcilian, qui porte le nom d'un fils disparu pendant la grande guerre, il fit un burg lyrique où s'isoler dans l'orgueil d'une vie exclusivement vouée à l'image et à la mélodie.
Dans cette veille, où nous ne pouvons qu'imaginer son effigie tumulaire, froide et blanche, rouvrons son dernier recueil, cette "Mort du Berger", où il lamente le trépas de son ami, un curé de Camaret : "Lieu d'arrivée, lieu de départ ; on arrive, l'on part. Tout est pareil dans la nature... sinon que, par-dessus le glas, les goélands, dans la lumière, éparpillent un cri semblable au bruit des clefs étincelantes de saint Pierre".
Derrière Divine, la fille chérie, ils se presseront les marins que le bon Saint-Pol-Roux tutoyait quand ils ramenaient "l'arc-en-ciel des bancs dans leurs filets", et toutes ces jeunes générations auxquelles, débonnairement, il a fait passer le certificat d'études.
L'Académie Mallarmé célébrera en lui un des derniers représentants du mouvement symboliste. Nous dirons simplement : "Le Poète est mort !", en percevant, jusqu'à l'hallucination, sa voix dorée, et en le revoyant lever les bras pour une incantation.
F[lorian] Le R[OY].
La mort frappa encore l'institution :

Le Figaro - 9 novembre 1940

Mort de Ferdinand Hérold

Le poète A. Ferdinand Hérold est mort dans sa propriété de Lapras-Saint-Basile (Ardèche). Il fut un des fondateurs du Mercure de France.

Membre de l'Académie Mallarmé, il figurait dans cette ultime représentation du symbolisme qui vient de perdre, presque à la même heure, Saint-Pol Roux le Magnifique.
L'Académie, en cette fin d'année, risquait fort de disparaître, dans l'indifférence générale.
Le Figaro - 28 décembre 1940
Une autre Académie souffre de difficultés de recrutement. Elle est la dernière née, sans gîte et sans ressources. L'Académie Mallarmé a espéré incarner la poésie, mal accueillie dans les autres Compagnies.
Deux de ses membres : Saint-Pol-Roux et Ferdinand Hérold, viennent de mourir. Mais, soupire-t-on, comment leur élire des successeurs ? Il n'y a à Paris que trois électeurs, Paul Valéry, L.-P. Fargue et E. Dujardin. Les autres sont dispersés dans les provinces.
Le soupir ne nous émeut guère. Serait-il meilleur de faire vivre normalement les institutions littéraires dans une France dont l'état est si cruellement anormal ?
Mais, on a déjà eu l'occasion de le vérifier, nos jeunes académiciens avaient bien de la ressource, et, en 1941, l'Académie, procédant à de nouvelles élections, se refit une santé.
Journal des débats politiques et littéraires - 16/17 juin 1941
Le professeur Mondor, membre de l'Académie de Médecine, vient d'être élu à l'Académie Mallarmé.

Le professeur Mondor a publié notamment un ouvrage sur l'amitié de Verlaine et Mallarmé.

Le Figaro - 15 octobre 1941
L'Académie Mallarmé a renouvelé son bureau
Paris, 14 octobre. - On annonce qu'au cours de sa dernière séance l'Académie Mallarmé a renouvelé son bureau, les deux tiers de ses membres se trouvant actuellement à Paris.
Ont été élus : MM. Jean Ajalbert, Paul Valéry, Charles Vildrac qui a accepté les fonctions de trésorier et Henry Charpentier, celles de secrétaire général.
L'assemblée a élu pour président M. Edouard Dujardin.
Et les quinze (amputés toutefois des exilés) reprirent leurs activités académiques : réunion le 15 novembre, avec interprétation par Jean Deninx et Jeanne Hugard du Mystère du Dieu mort et ressuscité, l'oeuvre, bien choisie, d'Edouard Dujardin ; commémoration du Centenaire de Mallarmé le dimanche 22 mars 1942 ; et distribution de prix.
Le Figaro - 20/21 juin 1942
Activité de l'Académie Mallarmé
Voici six ans peut-être est venue au jour une Académie de poètes qui a pris le nom d'Académie Mallarmé.
L'on devine de quelle pensée profonde elle est née : que l'on est peu de chose dans les honneurs si l'on n'est académicien. Les poètes regardaient les Compagnies littéraires et combien ils étaient oubliés. Ils voyaient l'Académie Française élire des hommes plus polis que brillants et ils se disaient : "Pourquoi pas nous ?" Ils assistaient au tintamarre que déclenchaient les faits et gestes de l'Académie Goncourt et ils songeaient qu'un tintamarre est toujours bon.
Faute d'être une Académie existante, ils en ont fait une. Il faut croire que leur protestation contre la négligence contemporaine à l'endroit de la Poésie n'était pas tant gratuite puisque Paul Valéry d'abord, puis Paul Fort, Léon-Paul Fargue ont apporté à l'institution le secours de leur gloire et le poids de leur talent.
L'homme de peine, le maçon et tout à la fois le cuisinier de l'Académie Mallarmé fut une sorte de grand homme du nom d'Edouard Dujardin. Personne n'a jamais dit avec fermeté s'il avait ou non quelque talent littéraire. A son nom les vénérables aînés déclarent :
- Il a fait "Les lauriers sont coupés".
- C'est une romance ?
- Un livre, un livre... un récit poétique, celui de l'invention du monologue intérieur.
Le monologue intérieur est éternel. Du moins M. Dujardin prenait-il, sous cette fiction, une place dans la vie littéraire.
L'Académie Mallarmé eut cette particularité d'être sans dotation, sans local, sans costume : un enfant nu sur la paille. Les poètes qui la composent vont, selon un chemin tout tracé, déjeuner place Gaillon - c'est le moment suprême de leur existence - et puis ils partagent l'addition.
Ainsi, ayant choisi façade bourgeoise, ces poètes académiciens n'ont pas réussi, en tant que Compagnie, à passer le cap des existences falotes et menaçées.
***
L'Académie Mallarmé décernera son prix annuel mardi - ou plutôt deux prix : celui de 41 et celui de 42.
Le premier irait à Pius Servien et le second serait partagé entre Mme Yanette Delétang-Tardif et Georges Pillement.
Bilan cruel et injuste. Mais qui rappelle assez bien les difficultés endurées par la jeune Académie poétique. Et, en cette année 1942, il y eut effectivement un prix, et un seul.
Le Figaro - 25 juin 1942
Le Prix Mallarmé
a été attribué
à Mme Delétang-Tardif
Aujourd'hui, le prix de poésie Mallarmé a été décerné au cours d'un déjeuner qui réunissait notamment : MM. Edouard Dujardin, Paul Fort, Charles Vildrac, Léon-Paul Fargue, Cocteau, etc. Le prix a été attribué à Mme Jeanette (sic) Delétang-Tardif.
Bilan injuste quand on pense que la première de toutes les Académies, la Mallarmé accueillit une femme parmi ses membres, Gérard d'Houville, et qu'elle attribua son troisième prix à une poétesse. Bilan cruel aussi quand on pense à la hautaine composition de cette institution, qui réunit de beaux poètes. Et en 1943, l'équipe s'embellit encore grâce à l'arrivée en ses rangs d'un des combattants essentiels des heures héroïques du Symbolisme :
La Croix - 1er mai 1943
M. Félix Fénéon est élu membre
de l'Académie Mallarmé
L'Académie Mallarmé qui avait décidé de ne pas élire de nouveaux membres avant la fin des hostilités, vient de revenir sur cette décision en désignant M. Félix Fénéon, en remplacement de M. Ferdinand Hérold, décédé récemment.
C'est à l'issue du déjeuner qui réunissait la semaine dernière, au restaurant Drouant, les membres de l'Académie que le nom de M. Fénéon fut prononcé. Il était alors plus de 15 heures. Malgré cette heure tardive, une unanimité sympathique se réalisa autour de ce nom et l'idée vint de procéder aussitôt à une élection.
Le nouveau membre de l'Académie Mallarmé est âgé de 83 ans. C'est un ancien ami de Mallarmé qui le tenait en haute estime. "C'est un des critiques les plus fins de notre temps", disait-il, en parlant de lui. Ancien co-directeur de la Revue indépendante et de la Revue Blanche, M. Félix Fénéon a joué un rôle très important dans l'histoire de l'impressionnisme et du symbolisme. Les oeuvres complètes du nouvel académicien sont précisément en instance d'être éditées par la maison Gallimard avec une présentation de M. Jean Paulhan. La plus grande partie n'a pas été jusqu'ici réunie en volume et se compose d'études littéraires, de critiques d'art et de préfaces à différents ouvrages.
Sur cette bonne nouvelle, s'achève notre feuilleton. L'Académie Mallarmé vit toujours, d'une vie sans doute moins précaire qu'à ses débuts. Ses membres actuels, apparemment plus nombreux qu'hier, en connaissent-ils tous l'histoire ? Peut-être. Peut-être pas. Désormais, il ne tient qu'à eux d'en lire le récit documenté.
Nota : Pour lire les précédents chapitres, il suffit de se téléporter ici.

dimanche 30 août 2009

"Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, réédités par Patrick Besnier chez Du Lérot

"La Vérité Dramatique n'a rien de commun avec ce qu'on est convenu de nommer la Réalité. Mais le théâtre, sapristi, c'est une seconde création faite de la combinaison de ce qui est et de ce qui devrait être. La loi du théâtre c'est le Meilleur. Le théâtre est donc un art au-dessus. Le Théâtre-libre restera donc la plus grande erreur du siècle. Antoine a tué, momentanément, Shakespeare. Et voyez comme à sa suite ils ont tous théâtrisé, ceux qui n'ont pas pour un sou le sens du théâtre, ah les calices des lettres y sont allés d'une telle diarrhée que les dramaturges, les vrais, en furent constipés". (Poésie Présente, n°85, octobre-décembre 1992, p. 25-26)
Les poètes symbolistes - et Saint-Pol-Roux - ne furent pas toujours des plus bienveillants envers André Antoine et l'entreprise théâtrale qui le rendit célèbre. Pour le moins. La citation donnée plus haut en est un exemple. On en trouverait d'autres chez d'autres poètes, et d'autres encore dans les écrits de Saint-Pol-Roux. Et pourtant, quelques lignes plus bas, le Magnifique pouvait écrire en toute honnêteté : "Je suis, je crois être un sincère ami d'Antoine, et toutes ces choses je les lui ai à peu près dites durant un mois que je voisinais avec lui à Camaret". Car aussi étrange et contre-nature que cela puisse paraître, le créateur du Théâtre-libre et le héraut du Magnificisme étaient amis. D'une amitié qui n'allait pas sans disputes et sans brouilles durables, mais qui fut comme fraternelle : l'aîné et le cadet se reprochant respectivement leurs choix opposés et se retrouvant finalement chaque été devant la réconciliatrice bouillabaisse. Car ils étaient aussi voisins ; Saint-Pol-Roux demeurant à Camaret toute l'année et Antoine y villégiaturant estivalement depuis les premières années du Théâtre-libre pour s'y reposer des saisons de luttes et d'inquiétudes. Bref, humainement ces deux s'appréciaient beaucoup et se reconnaissaient d'indéniables qualités. Ainsi, Saint-Pol-Roux pouvait dire d'Antoine, à la suite du texte cité : "j'ai une grande estime pour son énergie, comme j'apprécie toutes les énergies d'en haut ou d'en bas..."

L'énergie d'Antoine, voilà bien ce qui ressort de la lecture de "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, qui parurent en 1921, et que Patrick Besnier vient juste de rééditer chez Du Lérot. Est-ce d'avoir commencé comme employé de la Compagnie du Gaz qui lui en donna tant ? Antoine, passionné de théâtre, lisant tout, fréquentant les salles en tant que spectateur d'abord, puis comme acteur et directeur, fut avec une admirable constance un acharné, un combattif entêté, un révolutionnaire. A l'origine, il y eut le Cercle gaulois, association d'amateurs, qu'il avait rejoint après avoir échoué à l'examen d'admission du Conservatoire ; très-vite le répertoire lui avait semblé vieillot et il entreprit de le moderniser en ne programmant que des pièces inédites. Au Cercle gaulois, on prit peur un peu de l'audace d'Antoine et de ce chamboulement, et on se retira. Il fallait donc créer une compagnie : ainsi naquit le Théâtre-libre. Le premier programme, qui avait effrayé la petite association, annonçait quatre pièces, parmi lesquelles : "Jacques Damour, drame en un acte tiré par M. Léon Hennique d'une nouvelle de M. Zola" & "Mademoiselle Pomme, farce en un acte, par Duranty et Paul Alexis", qui à elles deux réunissaient trois des hommes de Médan. Voilà qui suffisait à lancer la légende durable d'un Antoine, metteur en scène naturaliste. Non pas qu'elle fût entièrement infondée. Car il est vrai que le répertoire du Théâtre-libre propose de nombreuses oeuvres issues de ce mouvement, car il est tout aussi vrai que le génie d'Antoine fut de tordre le cou à quelques conventions théâtrales ridicules et désuettes, imposant naturel au jeu d'acteur et forçant tant qu'il put l'illusion du réel : et ce furent les fameux quartiers de viande des Bouchers de Fernand Icres, mais aussi l'apparition de foules sur scène, des accessoires et costumes empruntés au quotidien, etc. Pour autant, on aurait tort de voir en Antoine l'homme ou le défenseur d'une doctrine. Le Théâtre-libre joua aussi les poètes : Banville, Mendès, des parnassiens certes mais qui donnèrent des féeries, des vers bien éloignés des bas-fonds et prostituées naturalistes, puis Ephraïm Mikhaël, dont le Cor fleuri fut sifflé par les spectateurs parce qu'il jurait justement dans une programmation plus réaliste ; Antoine ne s'était-il d'ailleurs pas attaché la collaboration de Rodolphe Darzens ? Et la liste est longue des auteurs, de tous courants, qui furent accueillis par le Théâtre-libre : Ajalbert, Alexis, Ancey, Banville, Barrès, Becque, Bergerat, Björnson, Céard, Coolus, Courteline, de Curel, Darien & Descaves, Duranty, de Goncourt, Guiches, Hauptmann, Hennique, Ibsen, Jullien, Lecomte, Margueritte, Mendès, Méténier, Porto-Riche, Strindberg, Tolstoï, Zola, etc. Et ils furent joués surtout parce qu'on ne les jouait pas ailleurs. Le Théâtre-libre, ce fut une sorte de dramatique salon des refusés. Preuve qu'Antoine fut une énergie doublée d'une haute intelligence. Ceux que la Comédie-Française ou l'Odéon décidaient, après lecture et attermoiements, de ne pas représenter, le jeune directeur leur ouvrait les bras et le rideau, profitant tout à la fois d'une publicité gratuite, de la curiosité suscitée par le refus, et de l'effet de nouveauté. Le Théâtre-libre, en outre, pouvait se permettre toutes les audaces ; ses spectacles étant donnés pour un public d'abonnés lors d'une soirée unique, il échappait à la Censure.

Antoine fut un courant d'air qui balaya bien des habitudes poussiéreuses du théâtre embourgeoisé du XIXe siècle. Point d'étonnement, donc, si l'oncle Sarcey fut son plus fidèle opposant. Le Théâtre-libre imposa une nouvelle manière de penser la dramaturgie, la mise en scène, une nouvelle façon de jouer. Son succès - non pas financier, et la fin de l'entreprise est à ce propos pathétiquement significative - est indéniable. Preuve en est que les refusés de la veille devinrent progressivement les officiels du lendemain et que nombre des comédiens d'Antoine furent débauchés du Théâtre-libre pour faire carrière sur de plus hautaines scènes. Car c'était une bonne école de comédie et on pourrait presque avancer que le Théâtre de l'OEuvre en est sorti, en la personne d'Aurélien Lugné-Poe qui débuta réellement chez Antoine. Ce dernier ne rendit d'ailleurs pas aux symbolistes leur hostilité quand ils décidèrent de créer leur propre entreprise théâtrale ; ainsi peut-on lire à la date du 17 janvier 1891 :
"Un comité de poètes s'est formé pour créer un Théâtre d'art qui donnera bientôt, à la salle Montparnasse, des pièces de Pierre Quillard, Rachilde et Stéphane Mallarmé. C'est fort bien, car le Théâtre-libre ne suffit plus, d'autres groupements deviennent nécessaires pour jouer certaines oeuvres que nous ne pouvons pas réaliser chez nous. Je n'y vois pas une concurrence, mais un complément dans l'évolution qui s'accélère."
Antoine se trompa souvent, certes, en ne jouant pas La Dame à la Faulx de son ami Saint-Pol-Roux notamment, mais on ne peut lui enlever ceci, que la postérité doit retenir : il vivait le théâtre et il en fut un dévoué serviteur.

"Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre retrace les huit années d'existence de cette aventure. Le livre se présente sous la forme d'un journal que l'auteur a complété pour la première édition chez Fayard (1921) ; il y a parfois des erreurs de dates, des confusions, que corrigent les annotations fort utiles et savantes de Patrick Besnier. Les notes contribuent, en outre, à nous rendre plus familières les coulisses de la fin-de-siècle théâtrale, et la première d'entre elles (p. 27) - gloire à Patrick Besnier pour cette information nouvelle ! - me donna la probable réponse à une question improbable que je me posais depuis quelques mois : que diable faisait donc Paul Roux, futur Saint-Pol-Roux, à l'inauguration du monument funéraire de Duranty, fin avril 1887 ? Eh bien, figurez-vous qu'il appartenait simplement à un groupe montmartrois d'alors, La Butte, où fréquentèrent aussi Randon-Rictus, Aurier, Ajalbert, Alexis, etc.
ANTOINE, "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libre, édition établie et annotée par Patrick Besnier, DU LEROT, éditeur, Tusson, Charente - 272 p. (35 €).

vendredi 28 août 2009

M. Jules Claretie, l'administrateur du Français, ne manque pas d'humour...

C'est là une fatalité de la recherche : elle ne s'achève jamais. Et les documents, parfois, surgissent quand on ne les attend plus, ou pas, car rien n'en laissait supposer l'existence. Un exemple. On sait que le dernier numéro du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux, qui vient de paraître, relate les tentatives malheureuses du poète de faire représenter La Dame à la Faulx sur plusieurs scènes importantes et sur la première d'entre elles : la Comédie-Française. Poussé par une pétition que signèrent près de 500 artistes et écrivains, Jules Claretie, son administrateur, accepta l'idée - c'était dans les premiers mois de 1909 - mais non sans avoir au préalable demandé au Magnifique de revoir son drame afin de le rendre jouable en quatre heures, et non sans avoir, profitant que l'ouvrage fût remis sur le métier, oeuvré au rétablissement du Comité de Lecture, supprimé quelques huit ans plus tôt. Inutile de dire quel fut le sort réservé à La Dame à la Faulx après que Saint-Pol-Roux eut essuyé les plâtres du Comité restauré. Le bon Claretie, bien sûr, se fendit d'un communiqué élogieux à la presse regrettant toutefois que ce "poème dramatique" demeurât "irréalisable". Ce que j'ignorais et que m'apprend une trouvaillette récente dont la présence dans le BASPR4 aurait été pertinemment cocasse, c'est que le bon Claretie était très bon et que son refus programmé de jouer la damalafalcique tragédie lui avait étrangement donné mauvaise conscience - preuve que le bon Claretie en avait une. Ne s'entremit-il pas, en effet, auprès des autorités, alors qu'un mois plus tôt il avait opposé une fin de non recevoir à Saint-Pol-Roux, pour que ce dernier obtînt (en compensation ?) la légion d'honneur. La première page du Figaro du 14 décembre 1910 relate cette "initiative" avec, va sans dire, un meilleur esprit que le mien :
"Une démarche...
Au nom de la Comédie-Française et par une élégance personnelle d'artiste qui ne surprendra aucun de ceux qui le connaissent. M. Jules Claretie vient de faire "quelque chose de tout à fait joli", pour employer l'expression de Cyrano. Un groupe de littérateurs et d'artistes a demandé la croix de la Légion d'honneur pour le poète Saint-Pol-Roux, l'auteur de la Dame à la faulx, dont le comité de lecture reconnaissait le génie, en regrettant les obstacles matériels qui ne lui permettaient pas de retenir son oeuvre.
Parmi ces littérateurs, on peut citer MM. Maurice Donnay, Marcel Prévost, Jules Lemaître, Paul Margueritte, J.-H. Rosny, Henry Bataille, Emile Verhaeren, comtesse Mathieu de Noailles, Henri de Régnier, Laurent Tailhade. A leur suite, tous les jeunes littérateurs groupés par M. Figuière, les plus hardis, de Paul Fort à Alexandre Mercereau... Or, M. Jules Claretie, qui fut l'avocat du poète Saint-Pol-Roux devant le comité de lecture, a fait une démarche personnelle auprès du bienveillant ministre de l'instruction publique, a exposé ce labeur de quinze années dans la modestie et le silence, si éloquemment, que tous les artistes espèrent fêter prochainement la croix de l'auteur de la Dame à la faulx."
L'excellent "avocat" qui plaida si vivement la cause du chef-d'oeuvre idéoréaliste devant le comité de lecture dut défendre avec autant d'efficacité cette nouvelle cause puisqu'on épingla bel et bien une croix sur le revers du veston magnifique... en juillet 1932.

jeudi 27 août 2009

L'anthologie poétique d'Emile Boissier, par Jean-Pierre Fleury

Jean-Pierre Fleury a fait oeuvre utile en réunissant quelques-uns des plus beaux vers d'Emile Boissier dans cette anthologie. Car les recueils du Nantais étaient devenus introuvables depuis trop longtemps et les florilèges poétiques des cinquante dernières années, y compris ceux entièrement dédiés au symbolisme, les avaient superbement ignorés.

Ce livre est le fruit d'un long travail de lectures et de recherches ; livre d'un amateur passionné qui y consacra du temps, beaucoup, et de l'énergie, autant. Alors, bien sûr, on pourra trouver la préface un peu confuse, trop riche d'informations nous éloignant du sujet principal, trop généreuse en citations, Jean-Pierre Fleury ayant préféré livrer l'ensemble de ses recherches et trouvailles plutôt que d'y opérer une castratrice sélection. Et finalement, si elle ne répond pas aux canons éditoriaux hérités de l'université et perd un peu de sa clarté informative, cette préface, où le moindre nom rencontré est glosé assez longuement, présente le grand intérêt de rendre justement le milieu dans lequel évolua Emile Boissier, ses influences, ses amitiés, ses relations littéraires, etc. C'est de l'impressionnisme préfaciel : l'homme apparaît grâce aux touches de couleur qui le cernent, à la lumière jetée sur son environnement plus qu'à la sûreté du trait.

La postface est plus précise, étudiant quelques-unes des relations et amitiés littéraires de Boissier : Han Ryner et Saint-Pol-Roux, surtout, à partir des échanges que nous avons eu, mon ami maître-entoileur du blog Han Ryner, Jean-Pierre Fleury et moi, échanges qui donnèrent lieu à des billets sur nos blogs respectifs. Mais l'originalité de la postface est la révélation qui est faite de la collaboration anonyme de Boissier à la petite entreprise Willy. Sans doute l'auteur est-il injuste envers l'habile ouvreuse qu'il définit : "un paon à grande queue et un fumiste, doublé d'un escroc littéraire" - injuste, je l'ai été aussi dans un ancien billet ; car notre ami Zeb, de Livrenblog, a su montrer, à plusieurs reprises, le talent littéraire de Willy, et cette incontournable figure de la petite république des lettres de la fin de siècle et de la Belle Epoque mérite bien qu'on lui restitue un peu de sa complexité. Reste que Jean-Pierre Fleury a raison de rendre à Boissier ce qui est à Boissier : le livret de Bastien et Bastienne, adapté de Mozart, et signé du seul Willy.

On l'aura compris, il y a dans l'appareil critique de l'anthologie poétique d'Emile Boissier, quantité d'informations intéressantes. Et préface et postface font un cadre utile au recueil proprement dit. Jean-Pierre Fleury a choisi de classer les poèmes thématiquement plutôt que chronologiquement ; et ce sont autant de stations dans la procession lyrique du poète auxquelles il nous convie. Et ce sont surtout de beaux vers. J'en ai déjà cité quelques-uns à d'autres occasions. Je me contenterai donc des premiers, qui synthétisent magnifiquement le sacerdoce du beau poète Emile Boissier, qu'aimait Saint-Pol-Roux :
"Je suis le doux semeur des nobles vérités,
L'apôtre de la vie, épris de la Nature,
Le frère des vaincus et des déshérités,
Celui qui croit encore à l'aurore future.
Je pardonne le crime et la haine aux méchants
Qui courbent leur fierté sous un labeur servile.
Ivre de l'Infini, je déserte la ville
Pour aller vers la mer et les soleils couchants.
Suivras-tu mon voyage, ô ma soeur solitaire ?..."
Nota : Le volume contient aussi un beau cahier central et un CD-Rom d'illustrations. Pour toute information complémentaire, contactez l'auteur ici.

jeudi 13 août 2009

DE LA COLOMBE AU CORBEAU PAR LE PAON : "Cette inquiétude sans nom" (chroniques de la poésie contemporaine, par Nicolas Servissolle)

Après Eric Vauthier, je suis heureux, particulièrement, d’accueillir en ce blog un nouveau contributeur. Nicolas Servissolle(*), doctorant en littérature française, est un excellent connaisseur de la poésie contemporaine, et il est mon ami. A ce double titre, nos conversations ne sont guère consensuelles ; et aucune ne s’achève – mais s’achève-t-elle jamais ? – sans qu’elle ait donné lieu à des débats contradictoires, à des désaccords, à des réserves. Mon désintérêt pour une grande part de la production poétique des quarante dernières années n’y est pas pour rien – malgré Jude Stéfan, et ne viens-je pas de lire LE SEJOUR de Jacques Goorma, qui est admirable ? – bien que je sente, confusément, que la poésie contemporaine se rencontre souvent avec la poésie moderne initiée à l’époque symboliste. Ne se reconnaît-elle pas d’ailleurs les même maîtres, incessamment glosés : Mallarmé, Lautréamont, Rimbaud ? Une rupture indéniable, certes, demeure. Quelque chose s’est brisée à la fin des années 1960. C’est cette brisure, sans doute, que je n’excuse pas. Pourtant, il semble bien que des ponts soient tacitement jetés entre les deux rives, historique et actuelle, de la poésie. Les poètes continuent de creuser la langue et, dans cette béance, résonnent soudain des échos qu’on croyait, à jamais, étouffés. La notion de « baroque », que Nicolas Servissolle interrogera, appliquée à la poésie contemporaine, dans cette nouvelle rubrique fort opportunément intitulée « De la colombe au corbeau par le paon », est l’un de ces ponts, peut-être le plus paradoxalement solide.
(*) Nicolas Servissolle est l’auteur d’un recueil singulier, à la lice (coll. « Poètes des cinq continents », L’Harmattan, 2003), et d’une belle étude sur la première œuvre de Saint-John Perse, Eloges Palimpseste (L’Harmattan, 2008).
[Les reproductions des tableaux de Ronan Barrot, artiste que Nicolas m'a fait récemment découvrir et avec lequel je m'accorde volontiers pour reconnaître qu'il est un très-grand peintre contemporain, ont été empruntées à divers sites d'art référencés en pied de billet. Par ordre d'apparition, ce sont Marie-Madeleine, Femme, Le Cerf & La Main]
Cette inquiétude sans nom
De quoi parle la poésie ? (…) Peut-être ne sait-elle pas
ce qu’elle dit, ce qu’elle dira, ce qu’elle veut dire.
Ne le sachant pas, elle entre dans l’inquiétude.
Jean-Marie Gleize
(La poésie. Textes critiques, XIVe-XXe siècles, Larousse, 1995, p.13)
De la crise à l’inquiétude

On a coutume, depuis un demi-siècle, d’aborder la poésie moderne – et la littérature même dans son ensemble – sous un éclairage « crisologique », et certes, la poésie se trouve bien, à l’évidence, dans un état critique depuis la fin des années cinquante, tant dans la théorie que dans la pratique. Un des symptômes les plus flagrants, et qui constitue le nœud gordien de chacun de ses récents Etats généraux, est qu’il n’y a plus désormais d’écoles dominantes mais un éparpillement poétique où coexistent les tentatives les plus avant-gardistes comme les formes les plus convenues, et qui, s’il dégénère le plus souvent en querelles de chapelle, témoigne notamment d’un profond désarroi, peut-être inédit dans toute l’histoire littéraire, quant à l’avenir de l’écriture.

Assiste-t-on à la fin, tant annoncée, de l’art ? – car c’est là qu’immanquablement mène l’idée de crise : à la déjà vieille question vivace ressurgie…

Cette notion de crise, cependant, si récurrente dans la littérature[1], n’est-elle pas qu’un pis-aller devant l’absence de critères propres, pour approcher la spécificité de ce qui se joue dans ce que l’on désigne communément sous le terme – à la compréhension fort large – de « modernité » ? Ce qui est certain, s’il faut bien convenir du fait que la poésie qui naît à la fin des années soixante-dix – de la fin des avant-gardes – retrouve les questions de la poésie initiatrice du « moderne » et en creuse les insurrections[2], c’est que ce qui distingue la poésie actuelle de la poésie qui la précède (l’avant-gardiste), comme, au fond, de celle dont elle serait issue (l’initiatrice du « moderne ») n’est pas tant le concept de crise, finalement commun à toute modernité, que celui d’inquiétude, signe de la conscience qu’elle a de « la fin des grandes illusions »[3] – à tous les niveaux de l’entreprise poétique.

Cette inquiétude, qui se dirige notamment, sous la forme d’une interrogation permanente, vers l’origine et la puissance du poème, la rapproche ainsi du mouvement baroque, qui naît à la littérature dans le courant du vingtième siècle mais demeure encore très mal connu – le plus souvent réduit à une vulgate qui ne vaut surtout que pour l’architecture et la sculpture – et dont elle retrouve le fond du questionnement : la contention autour de « quelque chose qui échappe » et qu’on ne peut plus appeler désormais – quand la vue « réelliste »[4] ou néo-réaliste remplace la vision métaphysique ou eschatologique – l’Idéal.

La perle et l’écheveau

On parle souvent des « vertiges du baroque »[5] où tout tremble, l’homme et le monde, dans un questionnement sans fin. « [L]e sentiment, ou plutôt l’idée baroque de l’existence, (…) n’est rien d’autre que le Vertige, mais un vertige conscient et, si j’ose dire, organisé »[6], écrit Gérard Genette dans le premier de ses Figures. La poésie contemporaine partage ces vertiges. Lorsqu’elle s’inscrit avant tout contre une certaine idéologie qui a fini par représenter « l’esprit français », afin d’en dénoncer l’erreur, le rapport trop transparent à une « vérité » dont le baroque refusait déjà d’admettre l’évidence aveugle, elle retrouve le fond de son questionnement.

Le baroque, en effet, notion « sale », notion polémique, qui fit son apparition dans le monde des Lettres au XXe siècle, d’abord en opposition au classicisme, pour désigner l’entre-deux siècle obscur qui précède la période d’archétypique clarté, outre qu’il soit l’art d’un temps, lamé de crises, qui ne manque pas de faire écho au nôtre sur le plan des bouleversements idéologiques et culturels, porte lui-même le doute à tous les étages de l’art et de la pensée, jusqu’à explorer ce qui constitue le drame de toute parole moderne qui est le drame de la fin de la transcendance et de la conception, inhérente, d’un temps cyclique.[7] De sorte que si la fin du Moyen Age – « humaniste » dans un sens qui reste à définir et qui ne se réduit pas à celui de la doctrine optimiste de la Renaissance – inaugure bien cette crise de la conscience – du temps, du sujet – qu’est la modernité historique, le Baroque constitue, quant à lui, les véritables linéaments de notre modernité – cette conscience de la crise.

Pour autant, cette conscience balbutiante, en laquelle se recueille la fin de la transcendance comme celle de la transparence, répand moins de lumière qu’elle ne distille plus d’obscurité. Aussi est-ce dans ce sens que l’on parlera d’une recrudescence, dans la poésie contemporaine qui l’exacerbe, après une longue rémission due à l’essor hégémonique de l’idéologie classique, d’un « esprit » baroque, dont l’un des principes fondamentaux consisterait dans cette inquiétude diffuse où prévaut le sentiment, confinant au vertige, d’un insaisissable obsédant.

Nous tâcherons, ainsi, au long des billets qui suivront, de mettre en évidence que l’inquiétude qui ressurgit gravement au seuil de notre modernité, à la fin du XIXe siècle, est, plus encore que le sentiment de crise qui l’accompagne, la principale caractéristique de la conscience contemporaine, de même que ce qui conditionne l’écriture ainsi désignée ; comme si cette inquiétude, dont le postulat de départ est qu’elle « agirait » toute écriture « vraie » – du moins pour un moderne – en était devenue le centre même, l’horizon, le point focal. En mesure de quoi la poétique contemporaine apparaîtra comme une poétique doublement en vertige, dans la mesure où sa tentation est, pour paraphraser la formule rimbaldienne, de « fixer » le sien, dans le comble du retournement. Gérard Genette nomme « complexe de Narcisse » ce retournement – typique du baroque – qui est aussi un dédoublement : « [Narcisse] ne vit pas son abîme, il le parle, et triomphe en esprit de tous ses beaux naufrages. »[8] Certes, la poésie contemporaine, qui semble, quant à elle, vivre son abîme autant qu’elle le parle, ou tente de le parler, offrirait du complexe un avatar en négatif, n’étant ni triomphante, pas même « en esprit », ni son vertige organisé, partageant avec le baroque – de la même manière que l’inconstance baroque se dédouble en inconstances blanche et noire – le même schème « narcissique », dont la formule se résumerait à ce que la fin de sa poétique soit, en fin de compte, son origine[9], dans le mouvement réflexif qui l’anime. En sorte que l’une et l’autre s’opposent manifestement à la poétique classique dont l’origine, pourrait-on dire, est la fin même : plaire – toute de transparence :
Faire beau, maladie de la littérature, plaire – même origine –, prétexte racinien à sa cruauté et à son ambition infuses dans les personnages parlant en vers charmeurs (…)[10]
Or, cette préoccupation, plus ou moins assumée, plus ou moins consciente, apparaît bien comme le plus petit dénominateur commun de très nombreuses et très diverses entreprises poétiques de notre époque, en telle sorte que, pour ceux qui voudront du bloc d’ombre approcher la lueur de telle chandelle, il apparaîtra de plus en plus clairement que ce vers quoi la poésie fait signe, avec de plus en plus d’évidence depuis la fin des années soixante-dix, n’est pas, quoi qu’on en ait, la poésie elle-même, ni même une quelconque « essence » poétique, mais une sorte d’au-delà ou d’en deçà vers lequel elle cherche vainement à accéder, et dont elle pourrait bien procéder.

Et l’on verra alors combien le petit concept polémique et labile s’impose effectivement comme un accès privilégié à la poésie moderne – et, surtout, contemporaine. Même, pour peu que l’on se souvienne de ses origines étymologiques, le baroque, puisqu’il faut l’appeler par son nom, se découvrira par surcroît l’image même de l’utilisation que nous aimerions faire d’une notion dont les œuvres actuelles, nous en engageons le pari, en dépit de l’avis de Frédéric Darras qui préface la réédition du Baroque de d’Ors, auteur lui-même de L’illusion baroque, « ont encore besoin »[11] : perle avec laquelle nous chercherons à dénouer l’écheveau de la poésie contemporaine, dans la révélation de ses points nodaux, rencontrés grâce à elle, et que nous nous appliquerons à défaire en remontant ainsi jusqu’à une « source » supposée, dont l’intelligence serait porteuse, au-delà de l’éclairage généalogique[12], d’une certaine conception de l’homme et de l’art.

Enfin, aux méchants, qui s’étonneraient que l’on ressuscite ce petit monstre, il faut rappeler, avec Jean Rousset, combien les multiples scrupules que des générations de spécialistes ont pu développer à l’encontre du baroque sont à ajouter à son crédit, lui dont l’essence est d’être indéterminé[13], multiple, et de lutter contre toute étiquette, toute tentative de définition réductrice, dans une tension vers une connaissance autre qui résiste à toute connaissance positive. Et certes, ne conviendra-t-on pas que jamais, sans doute, ce que l’on appela longtemps « l’esprit français » fut autant qu’à notre époque battu en brèche : inachèvement, indicible, écriture du silence, du fragment, du désastre…

C’est dans cette brèche que s’engouffre le baroque, de cette brèche qu’il ressurgit, comme la lumière parvient, réfractée, dans la chambre close et noire de la monade de Leibniz.

L’énigme de cela

« Le poème moderne a cherché, cherche encore son centre de gravité », écrit Yves di Manno dans « endquote »[14]. Du moderne au contemporain, c’est-à-dire de la mise en cause de l’Idéal puis du matériau qui permet d’y atteindre – le langage – jusqu’à la mise en perspective de l’idée même d’Idéal, la quête d’un centre éclairant et structurant s’intensifie. La résurgence des thèmes de l’obscurité et de la lumière chez Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet et Salah Stétié, le sentiment de déréliction qui émane de leur écriture, l’inversion du sens de l’écriture – cette « montée vers le bas » que l’on y surprend, là et dans les recueils de poètes comme James Sacré ou Jude Stefan – de même que la valeur particulière, chez tous, du déictique cela pour renvoyer à une « réalité » équivalente, quelque obscure qu’elle demeure encore, et vers laquelle un large pan de la poésie actuelle procèderait[15], amène à considérer la possibilité que, désormais, ce qui est au centre de l’inquiétude – fondamentalement – c’est l’homme. Moderne, l’écriture contemporaine se trouve être également, par voie de conséquence, humaniste[16] ; baroque, son humanisme, loin de reproduire la foi « classique » en l’homme avec laquelle il est souvent confondu, s’ouvre sur un abîme d’opacité. L’impuissance du langage, la résistance du réel, de même que les rares moments d’épiphanie auxquels, comme dans la fugacité d’un éclair, ils conduisent parfois le poète, ne cessent de faire signe en direction de cette opacité.

Philippe Jaccottet, dont l’œuvre évolue précisément vers une mise en question de l’homme, incline parfois à cette perspective « intérioriste » :
En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d’un commencement de foi) est celle que m’a donnée l’expérience poétique ; c’est la pensée qu’il y a de l’inconnu, de l’insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l’histoire l’a nommé tour à tour. [17]
Ailleurs, il écrit encore :
La poésie surgit […] au moment où le monde extérieur est reconnu comme le miroir de ce qu’il y a en nous de plus caché et de plus personnel, le révélateur d’une réalité invisible. [18]
La notion d’« extime », qui a fait récemment son entrée dans la critique de poésie[19], se trouve sans aucun doute au centre d’un tel azimut, et l’écriture de James Sacré, construite elle aussi autour de cette préoccupation, donne parfois le sentiment que le monde invoqué n’est qu’un panneau destiné à cet insaisissable dont on aura saisi l’origine définitivement humaine – l’impuissance du langage qui tente d’y atteindre n’ayant d’égale que l’opacité de l’homme :
S’approcher du feu, faut faire attention : est-ce qu’on en dit ce qu’on croit dire ?[20]
Pour Jean Tortel, précisément, la poésie baroque « n’a qu’un objet : c’est l’homme qui est au monde et qui puise, dans ses forces, sa loi »[21], ce que Michèle Clément écrit en des termes similaires, observant un « changement de focalisation […] entre Du Bartas et d’Aubigné » : « ce n’est plus le monde mais l’homme qui est au centre du message. »[22]

Certes, chez la plupart, il n’est pas question encore de la « mort de Dieu », seulement de son absentement du monde, mais cette attention nouvelle à l’homme et son mystère a tout à voir avec la double fin de la transcendance et de la transparence, que retrouve le moderne avec une acuité accrue. Depuis l’échec mallarméen, en effet, la transcendance s’est inversée dans un mouvement de creusement, et ce qu’elle donne aujourd’hui à lire, à travers une poétique que l’on aura reconnue moins comme un art du renouement que du retournement, sont les indices d’une intuition typiquement baroque : celle de l’irrationnel, en l’homme. Or, la poésie contemporaine toute entière, des néo-lyriques aux partisans de la « modernité négative », semble faire fond sur cet insaisissable, cet inconnu de l’homme, dont le statut et le mode d’existence restent à déterminer, sinon que, devant la défection de toute transcendantale Essence, il semble plutôt de l’ordre d’un fondamental immanent.

Cette inquiétude, où se rencontrent tant de poétiques éparses habitées par la conscience du mystère de vivre et d’écrire dont elles aimeraient soulever le voile, ce vaste mouvement qui voudrait bien répondre à la question – dont la simplicité n’est qu’apparente et qui est la version actuelle de celle, intemporelle, qui a donné son titre à tel ouvrage de Jean-Paul Sartre[23] – « Vers quoi les mots font signe ? », pourrait s’éclairer d’un terme marquant moins l’appartenance corporatiste – tendance qui appartient encore à la modernité « historique » – qu’il n’indiquerait une contention éclatée et inquiète, c’est-à-dire encore informulée – plus caractéristique de ce que certains appellent la post-modernité – le fondamentalisme, terme neuf que nous proposons pour désigner cette tension autour de laquelle se retrouve un certain nombre de poètes actuels vers un fondamental qu’ils cherchent sans cesse à produire et qui leur échappe toujours.

Fondamentale étant cette poésie aiguillonnée – au point d’en être piquée – par un centre qui se confond avec de « lointains intérieurs » : béants, liminaux et néanmoins prospectifs – fondamentale de toucher au fondement non de l’être mais du sujet, non de la lettre mais du langage. Fondamentalistes étant enfin ceux-là qui se demandent, avec James Sacré, La poésie comment dire ?[24], c’est-à-dire, en somme : quel est donc cela que la littérature, depuis qu’elle existe, représente et qu’elle échoue toujours à présenter ?

La réponse à cette question, la conscience de cette véritable démangeaison de savoir et de dire qui traverse le siècle, éclairerait, selon nous, à la fois la crise du sujet et la crise de la représentation, caractéristiques de la modernité, de même que cette étonnante coalescence des voies poétique et critique chez un certain nombre de poètes contemporains, et qui semble être une réponse méprise à l’injonction baudelairienne d’être à la fois poète et critique.

Aussi est-ce à cela que nos billets s’attacheront : l’approche d’un mouvement qui n’en est pas un ; la réflexion – autour des notions de paradoxe et d’aporie – sur les raisons d’un échec qui n’en est pas un ; la tentative de définir cela dont s’obsède obstinément le poème contemporain, comme une vérité qui n’en serait pas une…

Recrudescence de l’esprit baroque dans la poésie contemporaine

C’est ainsi que nous porterons notre attention sur les écritures et pensées critiques de Philippe Jaccottet, James Sacré, Yves Bonnefoy, Salah Stétié, Jude Stefan et quelques autres[25] pour ce qu’elles nous semblent dessiner un spectre allant de ce que l’on peut nommer le néo-lyrisme jusqu’à ce que l’on a pris l’habitude de désigner par l’expression de « modernité négative ». Quant à la triade à laquelle font souvent référence ces différents auteurs – Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé – nous nous proposons d’y faire également retour.

D’être représentants de cette inquiétude à laquelle la notion de crise fait moins pièce que place dans la réflexion poétologique, ces auteurs se trouvent être symptomatiques de cet esprit baroque dont nous croyons déceler la recrudescence dans la poésie contemporaine toute entière. Ce rapprochement ne va pas de soi. Au fil des billets, cependant, les œuvres des poètes du corpus trouveront, nous l’espérons, à s’éclairer de ce lien, quitte à ce que l’appréhension que l’on avait des poètes des seizième et dix-septième siècles en sorte sensiblement modifiée.

Philippe Jaccottet, que l’on pourrait caractériser par la certitude de l’incertitude, est baroque par son sens du mystère de la nature, par son goût pour le paysage, par sa pratique de la contradiction dont il pousse le principe à son comble, par une écriture dont l’emblème pourrait être la spire. Yves Bonnefoy, qui de tous a le plus écrit sur l’art pictural et architectural du Seicento – notamment dans Rome, 1630 et dans L’improbable et autres essais – découvre, dans le baroque, le signe et l’exemple du fonctionnement paradoxal de cette « vérité de parole » qui fonde son approche de la présence et dont le postulat, nimbé de mystère, innerve son écriture toute entière – poète doublement baroque, même, puisqu’il y a en lui un Bernin ayant trouvé la formule du lieu et un Borromini cherchant toujours le lieu de la formule, ainsi qu’il le suggère à la fin de L’Arrière-pays. James Sacré, qui a fait paraître en 1977 une étude structurale intitulée Un sang maniériste où se font jour certaines accointances de sa pensée avec le baroque, se rapproche des poètes « attardés » par son parti pris de la grammaire – comme il le souligne lui-même dans une introduction aux poésies complètes de Jean de Sponde en 1989 – par le retour, obsédant, des isotopies du « rouge » et du « cœur », perceptibles dès le recueil Cœur élégie rouge, mais surtout par ce sens de la déréliction, ce « parti pris heureux de l’humain » dont parle Renée Ventresque[26] et qui s’abouche à cette inquiétude d’un envers qu’il donne comme le fond de toute expérience, notamment celle du langage, le poème étant ce « mouvement de ruse autour d’une impossible vérité (en nous, dans le monde, en ce poème même) qui n’existe peut-être pas »[27]. Quant à Jude Stefan, il est sans doute celui dont l’œuvre offre les rapprochements les plus évidents, par l’idéologie – « la perfection cherchée dans l’imperfection même » -, les thèmes, l’écriture de tension, les questionnements, les audaces, lui-même se plaçant parmi
les excentriques, bizarres, « baroques », c’est-à-dire imparfaits, qui traitent des thèmes trop singuliers pour les régents de collèges et faiseurs de manuels qui vous placent un siècle après Sainte-Beuve dans le « Kamtchatka » charognard : chat, gibet, mangeaille, fagots, tavernes, filles – où l’on voit pointer le cauchemar des bien-pensants biblisés : le sexe, la mort. [28]
Pour ce qui est de Salah Stétié, ce sont d’abord les motifs de la lampe, de l’arbre, de la colombe, du raisin, qui autorisent le rapprochement avec les poètes de l’entre-deux siècles, mais aussi, et surtout, ses réflexions sur le centre manquant qu’il associe au mirhab islamique – et qu’il fasse enfin de cet autre côté invisible le spectaculaire théâtre d’une impossible représentation, son écriture, pour parvenir à le parler, favorisant l’arabesque. Au point que l’on pourrait même proposer, comme symbole de son écriture, l’ellipse, cette figure mathématique fascinante possédant deux foyers.

Or, l’ellipse, et nous terminerons par cette proposition, pourrait bien également constituer l’emblème de la poésie contemporaine toute entière, enfiévrée, plutôt que du centre, d’un deuxième – introuvable.


[1] Pierre LEPAPE, dans « Le nouveau désordre littéraire » y a encore recours : « Résumons : plus d’écoles, plus de maîtres, plus d’idéologies critiques, plus de théories, plus de repères stables ni de critères collectifs partagés. La littérature, comme la société, paraît entrer dans l’ère de l’hyper-individualisme et de l’atomisation infinie des consciences. Peut-être même n’y a-t-il plus de littérature au sens classique du terme : juste des auteurs, des œuvres et des lecteurs », in Le Magazine Littéraire n°459, décembre 2006.
[2] C’est le point de vue de Christian Prigent (Ceux qui merdRent, P.O.L., 2000) et de Jean-Marie Gleize (« Nous n’irons plus aux bois… », in Zigzag Poésie. Formes et mouvements : l’effervescence, revue mensuelle, avril 2001, Mutations n°203, éditions Autrement, p.39 ; A quoi bon encore des poètes, P.O.L., 1996).
[3] PINSON Jean-Claude, A quoi bon la poésie aujourd’hui ?
[4] Néologisme forgé par Michel SICARD pour désigner la poésie de Jude Stefan : « Dans l’écriture de Stefan quelque chose se colle et nourrit à la chienne de vie, comme un lierre. Son langage y a des adhérences partout. C’est pourquoi il passe très bien les genres, mêlant poésie et réel, ce réellisme [c’est nous qui soulignons] qui fait la quotidianité », in Jude Stefan, coll. « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, Paris, 1994, p.31.
[5] Le « Dossiers et documents littéraires » n°22 du Monde, de janvier 1999, porte ce titre.
[6] GENETTE Gérard, Figures I, op. cit., p.28.
[7] « La modernité, écrit Gérard RAULET, souffre de l’absence de divin, de cette « mort de Dieu » que Nietzsche à moins proclamée que diagnostiquée et dont la sécularisation a fait son moment constitutif. C’est pourquoi le geste de rupture se double dans la plupart des cas d’une aspiration messianique ou apocalyptique au Salut et à la rédemption et s’accompagne de la conscience de l’unité perdue. » : « Le concept de modernité », in Modernités 5, p. 119 et suivantes.
[8] GENETTE Gérard, Figures I, op. cit., p.28.
[9] Pour reprendre un mot de Jude Stefan, in Variété VI, Le temps qu’il fait, p.101.
[10] Variété VI, p.157.
[11] DASSAS Frédéric, « Présentation » de Du Baroque, Eugenio d’Ors, op. cit., p.XXIII.
[12] Bien qu’il représente pour Nietzsche la base même de l’analyse et qu’il ne fut jusqu’alors, entre le contemporain et le baroque, entre le baroque et la modernité, qu’entrevu par la critique sans jamais être systématisé. En effet, si l’idée de la recrudescence d’une inquiétude baroque peut offrir à la poésie actuelle une voie d’accès intéressante c’est dans le sens où elle l’ouvre à une perspective systématique d’approche et qu’elle situe toute parole contemporaine, contre l’idée de rupture généralement admise, au sein d’un devenir historique.
[13] ROUSSET Jean, Dernier regard sur le baroque ?
[14] DI MANNO Yves, « endquote ». digressions, Mayenne, Flammarion, 1999.
[15] Nous songeons tout particulièrement au recueil Obscure lampe de cela, de Stétié, et d’un certain nombre d’occurrences du pronom démonstratif cela chez d’autres poètes comme Bonnefoy ou Jaccottet.
[16] Cette conséquence, qui se propose telle, n’est certes pas une évidence ; elle pourrait aussi bien, il est vrai, apparaître comme un paradoxe. En effet, on associe bien plus volontiers la modernité à un certain antihumanisme, mais c’est que l’antihumanisme et la modernité dont nous parlons ne sauraient se comprendre, dans notre analyse, sans être envisagés en relation étroite avec un humanisme « historique » que nous définirons, et qui a tout à voir avec l’ère de la laïcisation de l’art qu’évoque Luc Ferry dans Le Sens du Beau. Aux origines de la culture contemporaine, LGF, Paris, 2001.
[17] C’est nous qui soulignons.
[18] JACCOTTET Philippe, Une transaction secrète, Gallimard, 1987, p.71.
[19] Cette notion, inventée par Jacques Lacan dans L’éthique, est évoquée notamment par Serge Martin dans son article « Les poèmes-relation de James Sacré : au cœur de la relation amoureuse dans et par le langage », supplément Triages, Actes du colloque James Sacré tenu les 17-18-19 mai 2001 à l’Université de Pau, textes réunis et présentés par Christine Van Rogger Andreucci, Tarabuste Editions, 2002, p.114.
[20] SACRE James, « Au feu dans les mots (c’est pas vrai) ! », in La poésie comment dire ?, coll. Ryôan-ji, André Dimanche, Marseille, 1993, p.64.
[21] TORTEL Jean, Un certain XVIIe, André Dimanche, Marseille, 1994, p. 14.
[22] CLEMENT Michèle, Une poétique de crise : poètes baroques et mystique (1570-1660), Honoré Champion, Paris, 1996, p.43.
[23] SARTRE Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Paris, 1948.
[24] SACRE James, La poésie, comment dire ?, op.cit.
[25] Citons, entre autres, Lorand Gaspar, Michel Deguy, Jacques Dupin, Jacques Roubaud, Denis Roche, André du Bouchet, Emmanuel Hocquard, Dominique Fourcade.
[26] VENTRESQUE Renée, « La jarre, comment dire ? », supplément Triages, op.cit., p.65.
[27] SACRE James, « Langues et le monde qu’on regarde. Entretien avec Antoine Emaz », Nu(e) n°15, Mars 2001, p.22.
[28] STEFAN Jude, « Douze réponses à Ph. Di Meo sur la poésie », Variété VI, Le temps qu’il fait, Cognac, 1995, pp.11-12.

Références des sites internet auxquels furent empruntées les reproductions des tableaux de Ronan Barrot :