dimanche 29 juillet 2007

SPR vu par un poète argentin : "De mon Arcadie bretonne", par Ricardo Rojas

Les historiens de la littérature française ont tendance à considérer le symbolisme comme une fin : fin de siècle, fin d'une époque, fin d'une rénovation des lettres initiée par le romantisme. Il est vrai que, dans les premières années du XXe siècle, nait une multitude de mouvements et d'écoles qui, dès leurs premières déclarations publiques, s'empressent de brandir l'acte de décès officiel du symbolisme et d'annoncer une nouvelle ère, au nom de la modernité. A l'étranger, il en fut tout autrement; et, pour nombre de poètes et d'écrivains, anglo-saxons, russes, italiens, espagnols ou hispano-américains, le mouvement de 1886 constitua le point de départ de leurs propres révolutions littéraires, de leurs modernités nationales. Ils admirèrent les symbolistes français. Ils aimèrent Saint-Pol-Roux. Un article - en espagnol, mais traduit par mes soins - de l'Argentin Ricardo Rojas (1882-1957), paru dans La Nacion, de Buenos-Aires, le 14 octobre 1907(1), témoignera, pour nous, de l'intérêt que portaient les jeunes sud-américains au Magnifique. Rojas était venu passer quelques jours à Roscanvel, en compagnie du grand poète nicaraguayen, Ruben Dario (1867-1916), à Roscanvel, où les avait invités le sulfureux comte Austin de Croze. Ce dernier, également écrivain, ami de Jules Bois, de Verlaine, de Huysmans et de Saint-Pol-Roux, avait ouvert une pension pour artistes, "La Pagode", sur la presqu'île de Quélern. Après avoir observé une messe bretonne, Rojas se retrouve "Au grand Luxembourg", café roscanvélite, et engage la conversation avec une jeune serveuse curieuse :

- Et vous ne connaissez pas Saint-Pol ?
- Le poète Saint-Pol-Roux ?
- Oui, celui qui vit aujourd'hui à Camaret...
- Je le connais. Il vivait ici, avant, n'est-ce pas ?
- C'est cela. Dans "la Chaumière" est née Divine.
- Et ici, Coecilian sauva Mentine.
- Et dans cette maison on célébra les noces d'or de Da.
- Oh !... Et vous aimiez Saint-Pol ?
- Les pâtres, les pêcheurs, les villageois, tout le monde...
- Je dois lui rendre visite, un de ces jours prochains, à Camaret.
- Pourriez-vous lui transmettre nos souvenirs ?
- Avec grand plaisir : dites-moi votre nom.
- Je m'appelle Marie Kerandren, des Kerandren de Roscanvel...

En entendant ces noms, parviennent en hâte à ma mémoire des réminiscences des œuvres du poète. Toutes ces choses grandes ou petites que je vous rapporte ici sont les sources d’inspiration de ses livres. Il fit partie du groupe primitif des symbolistes et du «Mercure de France», mais l’obscurité de son œuvre – malgré d’exceptionnels byzantinismes de style – était plus extérieure qu’intrinsèque, et elle se trouvait plus dans le préjugé ambiant que dans le travail lui-même, comme il arriva aussi pour Verlaine, pour Baudelaire et pour Darío lui-même. Ses livres affichent des titres ésotériques, mais en les ouvrant, vous découvrez en eux des allitérations de vague marine, l’ingénuité de chants d’oiseau et le parfum d’herbe sylvestre : ce sont de modernes et hautains écrins incrustés de perles et de fines nacres, mais qui renferment uniquement en leur sein des fleurs des champs et d’humbles bijoux héréditaires. Dans son livre La Rose et les épines du chemin, il décrit ce même village de Roscanvel, et nous parle des crucifix qui se dressent à l’entrée des églises bretonnes, ou interprète «L’écho de la caverne» et «Le mystère du vent». De la colombe au corbeau par le paon, – un autre de ses livres, – rapporte des souvenirs de famille ou chante «les litanies de la mer». Dans Les féeries intérieures, – le dernier des volumes publiés, – il narre des scènes domestiques comme celles qui le montrent, jouant avec les poupées de sa petite fille, ou quittant l’humble «chaumière» de Roscanvel, pour aller vivre dans son Manoir du Boultous, le château de Camaret qui s’élève sur la dune désolée, proche de la mer résonnante. Né en la bruyante Provence, il est, assurément, aujourd’hui, le véritable poète de la silencieuse Bretagne, dont les ambassadeurs en littérature furent successivement Chateaubriand et Flaubert. Mais, abstraction faite de toute comparaison intellectuelle, personne n’a su comme lui se créer une existence plus simple et plus belle, ni unir aussi adroitement l’art et la vie. Sa lyre est éolienne et le souffle qui la fait vibrer, c’est le vent du champ ou la brise marine… De sorte que le souvenir de ses livres peut s’associer à une conversation avec une villageoise bretonne. La «chaumière» dont elle parle, est la masure où il vécut comme un pêcheur de Roscanvel, et nombre de ses écrits y sont datés, certains composés il y a déjà plus de dix ans. Divine et Coecilian sont ses enfants, et l’autre se nomme Lorédan ; et tous trois apparaissent ainsi, sous leur propre nom, dans les récits paternels. Da, la bonne qui s’occupait de Divine est également un personnage de ces livres, et Mentine est la fille d’un batelier du village à qui Coecilian sauva la vie. Le garçon qui est robuste comme un marin avait alors dix ou douze ans, et, voyant Mentine se noyer loin de la plage, il se jeta dans la mer et réussit, en nageant, à ramener sur la terre ferme le corps semi-agonisant. Cet épisode héroïque s’est, plus tard, transformé en un conte recueilli dans le tome II des Reposoirs de la Procession, et que concluent ces mots : «Or, brave petit sorti de moi, j’ai voulu que ton acte ignoré restât dans un de mes livres, afin que sa sublime ingénuité lui portât bonheur et le fît durer peut-être, – afin aussi que son souvenir te protège et te conseille plus tard, mon fils bien-aimé, oui, plus tard, alors que, pantelant, tu hésiteras, comme chaque homme à son tour, entre les lâchetés humaines et les sacrifices divins…» De la même manière, au moment de me séparer de Marie Kerandren pour rentrer à Quélern, je me souviens que les Kerandren pêcheurs figurent aussi dans le même livre, dans le récit où le poète décrit « la coupe de goémon en Roscanvel », et je répète les cris des paysans qui se saluent par leurs noms, lorsqu’ils se retrouvent après tant de temps pour le travail annuel sur les rives : «ohé Gongard !.. ohé Pacific !.. ohé Herrou !.. ohé Balc’h !.. ohé Kersit !.. ohé Thomas !.. ohé Madec !.. ohé Ely !.. ohé Monze !.. ohé Lecœur !.. ohé Kerdoncuff !.. ohé Carn !.. ohé Pandolph !.. ohé Rion !.. ohé Bizien !.. ohé Postic !.. ohé Boussard !.. ohé Jaffé !.. ohé Le Breton !.. ohé Kerandren !..»

Saint-Pol-Roux est le poète qui a su trouver l’aventure dans la simplicité quasi rustique de sa vie. Aux temps du symbolisme et des faits d’armes extraordinaires, il signait «Saint-Pol-Roux-le-Magnifique», et c’est sous ce nom qu’il figure dans la célèbre enquête de Huret sur la littérature moderne française. Malgré cela, il n’existe pas de vie plus simple et plus sincère. On retrouve son nom dans la bouche de villageois et de paysans et de pêcheurs. Comme d’autres écrivains dont parle Albalat dans un de ses livres, il a fui Paris la funeste pour chercher la paix de la nature. La réalité et le rêve se mêlent de telle manière dans son existence personnelle et dans sa création littéraire, qu’après les avoir connus par ses livres, j’ai rencontré, chez lui, Divine, Coecilian et Lorédan. Je les connus le jour où il nous organisa, à Darío et à moi, une fête dans sa résidence de Camaret. Ce jour fut réellement magnifique. Le Manoir du Boultous, à chacun de ses angles, élève quatre tours d’architecture médiévale; on y entre par un salon orné d’objets rares et d’allégories fantastiques. Il n’y a pas de luxe dans cette demeure, mais tout évoque ici une image ou une idée, et tout esprit enclin au rêve, se sent comme au milieu d’une opulence d’illusions. En entrant dans la maison de l’homme vous reconnaîtrez la résidence d’un poète de la même manière qu’en entrant dans l’œuvre du poète vous reconnaîtrez la confession d’un homme.

Le jour du repas, une rangée de menhirs montait la garde devant la demeure. Nous eûmes, à table, un orchestre océanique, les vagues chantaient en effet aux pieds du château… Une théorie grecque marchant au son du fifre décore la frise de la salle à manger. On distingue une statuette représentant la tragédie et une autre, la poésie lyrique, les deux muses qu’a honorées Saint-Pol-Roux. Je découvre, au plafond, un ciel limpide incurvé décoré de plumes de paon royal; et, lorsque j’interroge le poète sur la signification du titre de son œuvre, que ces plumes symbolisent sûrement, il me répond : De la Colombe au Corbeau par le Paon, exprime l’évolution des thèmes qui composent le volume, de l’agréable au tragique : la Colombe, c’est l’aube, l’oiseau matinal, la fleur de lys; le Corbeau, c’est la nuit et la mort; mais en passant par le Paon qui est le midi et la vie et l’orgueil et la couronne du soleil.»… Son œuvre n’est pas profonde, mais si pittoresque, empreinte d’un fort sentiment d’humanité, et sincère comme son existence. La sincérité est la condition première de l’art. Saint-Pol-Roux est un Gracián de la Métaphore. Ses idées surprennent parfois, ou ses néologismes verbaux – «tournevirer» ou «sabactaniser» – mais, une fois la page tournée, un souffle champêtre vous purifie de ces inhalations d’alchimie littéraire. Il élabore ses livres avec des morceaux de vie, et, de la sorte, les gestes spontanés de son existence deviennent des chapitres anticipés de ses livres. S’il avait fait tout cela à Paris, on aurait pu le taxer de «poseur», mais il le réalise dans un coin de Bretagne où seuls ses enfants et les pêcheurs le voient. C’est pour cette raison que ses confessions possèdent un accent d’humilité, et qu’il tente de diluer son individualité en un vaste amour et en un fort désir d’éternité impersonnelle. Il parle de la confraternité du monde des lettres et il m’appelle son «frère». Il proclame l’excellence spirituelle de l’artiste ; il aime les gens simples et envie la jeunesse, – sur la chevelure qui lui recouvre de ses mèches les tempes et sur la barbiche qui allonge son beau visage, sont apparus les premiers poils blancs. Il parle de Hugo qu’il considère non comme un homme mais comme une force de la nature, les îles de Jersey et Guernesey, rendues célèbres par l’exil, se trouvant non loin d’ici de l’autre côté de la mer. Il parle de l’influence française sur l’esprit de l’Amérique, et je la lui explique sommairement, depuis Moreno et les encyclopédistes jusqu’à Darío et l’actuelle floraison littéraire de notre pays. Il parle de Verlaine, dont le nom est d’actualité grâce au livre de Lepelletier; d’Albert Samain, le pauvre et triste jeune homme qui fut son camarade; de Remy de Gourmont, son ami, qui, d’après lui, sera une des gloires françaises lorsque aura entièrement neigé sur ses tempes la couronne de cheveux blancs qui sied si bien aux Maîtres… A la fin du repas, cet homme bon et généreux porte un toast à la République d’Argentine, à LA NACION, à l’art de l’Amérique et à l’immortelle beauté. Nous le lui rendons, en saluant son œuvre et la durable jeunesse de l’élégante parisienne qu’est son épouse. Nous recevons alors, des mains mêmes de cette dernière, le cadeau des Féeries intérieures, qui vient de paraître, avec les autographes de l’auteur en souvenir, et d’autres exemplaires de De la Colombe au Corbeau par le Paon et de La Dame à la Faulx, tragédie de la Mort, dont j’extrais de la préface, pour mes camarades de Buenos Aires, ceci : «Sachons attendre, ô poètes de cette génération, la plus sincère et la plus laborieuse parmi toutes les générations successives ! La Victoire, des lointaines ailes de laquelle on sent déjà presque la caresse, la Victoire épousera finalement notre énergie à la face du monde. Oui, mes frères, sachons attendre, forts d’avoir exposé au soleil la Beauté que la bêtise humaine maintenait dans la Caverne aux Ombres, et travaillons jusqu’à l’heure des palmes, à travers les obstacles et les préjugés»… Il appelle ensuite auprès de lui la jeune servante bretonne qui a remplacé Da, nubile, fringante et très belle, avec son visage en forme de pomme sous la coiffe blanche, et, lui mettant entre les mains une coupe de champagne, lui dit : Bois ! trois poètes vont trinquer à ta santé et à toi qui es l’incarnation de la Nature et de la Vie !…

Voilà un texte rare qui, en plus d'apporter un point de vue inédit - excentré - sur l'oeuvre idéoréaliste, nous donne d'importants renseignements sur la vie bretonne du poète, et sur ses admirations littéraires. J'ignore si les relations entre Rojas et Saint-Pol-Roux se poursuivirent; il faudrait, pour cela, consulter les archives de l'Argentin. L'ami Darío, par contre, conserva toute son admiration au Magnifique à qui, de Bretagne, il avait consacré deux articles, l'un dans La Nacion, l'autre dans El Figaro (La Havane), un mois auparavant. Grâce à lui, à Rojas, à quelques autres, le symbolisme pénétra le continent sudaméricain, et le nom de Saint-Pol-Roux n'y fut pas tout à fait inconnu.

(1) Cet article me fut aimablement communiqué par le Pr. G. Sch. - qu'il en soit, une nouvelle fois, remercié. On trouvera prochainement l'intégralité du texte traduit sur le groupe des "Amis de SPR".

Rappels : Je signale aux visiteurs l'apparition d'un sondage mensuel sur notre blog (à gauche de la barre latérale); ce mois-ci : "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" Prenez dix secondes pour répondre... et n'oubliez pas de tenter votre chance au Grand Jeu du Mois d'Août.

samedi 28 juillet 2007

SPR & le Symbolisme sur la toile : "Les Amateurs de Remy de Gourmont" & "Livrenblog"

Sous ce libellé, "Sur la toile", il sera question des sites et blogs qui peuvent intéresser les amis de Saint-Pol-Roux et les amateurs de symbolisme, littérature fin-de-siècle, etc. Ce sera, en quelque sorte, mon répertoire de ressources mis à disposition.

Il m'a semblé tout naturel de commencer par le meilleur d'entre eux : le site des "Amateurs de Remy de Gourmont". On a dû s'apercevoir que j'ai un faible particulier pour ce génial polygraphe, pour cet admirable conteur à qui le récit moderne doit beaucoup - sans vraiment lui payer sa dette -, pour le critique curieux dont l'intelligence empoignait le monde en marche et l'effeuillait de ses vérités littéraires (à la folie), philosophiques (passionnément), scientifiques (beaucoup), politiques (un peu)... Eh bien, ce faible, c'est aux "Amateurs de Remy de Gourmont" que j'en suis redevable. Alors jeune chercheur, je n'avais guère lu que Le Livre des Masques. Puis je découvris le site de Christian Buat. C'est une mine. Et lorsque j'écris, en tête de ce billet, qu'il est le meilleur des sites consacrés à un auteur, n'y voyez pas la seule expression d'une amitié. C'est le meilleur, parce qu'il est le plus riche. Vous y trouverez, au hasard des clics, une biographie détaillée, une page iconographique, une bibliographie des oeuvres publiées - cliquez sur un titre et voici la couverture de l'édition originale et des rééditions, le tirage, les sommaires, des reproductions d'envois signés Remy de Gourmont, des comptes rendus, etc. -, un large aperçu d'autres écrits (articles, poèmes) parus dans les revues, le sommaire de nombreux numéros du Mercure de France, des textes numérisés (promenades littéraires & philosophiques, épilogues, dialogues des amateurs, puis les Divertissements & les Livres des Masques, dans leur intégralité), des portraits des contemporains, vus par Gourmont, et de Gourmont, vus par ses contemporains, etc. Citer l'intégralité du contenu gourmontin est impossible. Le site ressemble à l'écrivain, cette figure capitale de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Insatiable, inépuisable. Et les ramifications sont nombreuses qui nous emmènent vers Léautaud, Mirbeau, Dario, Apollinaire, Gide, Jarry, vers beaucoup d'autres encore, et Saint-Pol-Roux à qui plusieurs pages sont consacrées, où l'on retrouve le masque du poète, des extraits d'articles du Magnifique sur le Mercure de France, et sa nécrologie, par Florian le Roy, Robert Desnos, Georges Pioch, Edouard Schneider, Roger Lannes et Max-Pol Fouchet. J'ai, définitivement, un faible pour ce site indispensable.

Depuis l'arrêt des virtuelles activités de notre ami "Le Bibliophile", il manquait, sur la toile, un espace qui rende compte de la qualité des productions littéraires de cette époque d'entre-deux siècles. Qualité du texte et qualité de l'objet. Cet espace est, depuis le début de l'année, brillamment occupé par Zeb et son "Livrenblog". Il y est essentiellement question de livres et de revues, de ces petites revues, aujourd'hui fort rares, et dont la tenue rendrait nostalgique le plus post-moderne de nos contemporains. "Livrenblog" est l'oeuvre d'un érudit, d'un passionné, et non la devanture d'une librairie - pourtant Zeb est libraire. Il a déjà donné des billets essentiels sur les premières publications de Jarry qui avait envoyé des textes pour les concours de prose et de poésie, qu'il remportera, organisés par l'Echo de Paris : "Guignol", la première partie de "La Régularité de la châsse" et les "Lieds funèbres", textes qui figureront dans Les Minutes de sable mémorial (Mercure de France, 1894); sur les livres de souvenirs, constituant une bibliographie fort utile; sur Léon Pierre-Quint, Renée Dunan dadaïste, Rachilde, Gourmont, Vallette; et, dernier né - non le moindre -, sur L'Image - Revue mensuelle littéraire et artistique ornée de figures sur bois, publiée chez Floury et dont le but était, cite Zeb, de "grouper, sans parti pris d'école, dans une même recherche d'art, les écrivains, les dessinateurs, les graveurs, et de parvenir à l'absolue de l'illustration et du texte, en n'offrant rien que d'original et d'inédit". C'est une magnifique et luxueuse revue où l'on retrouve, au hasard des sommaires des douze numéros qui nous sont détaillés (avec, svp, numérisation des couvertures), les noms de Remy de Gourmont, Pierre Louÿs, Gustave Kahn, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, Camille Mauclair, Bernard Lazare, Maurice Barrès, Henri de Régnier, Rosny aîné, Paul Adam, Emile Goudeau, Gustave Geffroy, Georges Montorgueil, Georges d'Esparbès, Jules Renard, Charles Guérin, Emile Verhaeren, etc., pour les écrivains, de Mucha, Antonio de La Gandara, Eugène Grasset, Eugène Carrière, Chéret, Pissarro, Albert Besnard, Henri Rivière, Carlos Schwabe, Fantin Latour, Georges de Feure, Puvis de Chavannes, Felix Vallotton, Maurice Denis, etc., pour les illustrateurs. C'est toute une époque, entre symbolisme et art nouveau, qui retrouve un peu de son éclat, grâce à "Livrenblog". A visiter d'urgence.

Appel & rappel : Je signale aux visiteurs l'apparition d'un sondage mensuel sur notre blog (à gauche de la barre latérale); ce mois-ci : "Qu'avez-vous lu de Saint-Pol-Roux ?" Prenez dix secondes pour répondre... et n'oubliez pas de tenter votre chance au Grand Jeu du Mois d'Août.

vendredi 27 juillet 2007

Deux numéros de "COMOEDIA" : SPR à la Comédie-Française & SPR à Paris, en 1925 (2)

Je reçois, aujourd'hui, deux numéros du quotidien théâtral, littéraire et artistique : Comoedia. Dans les deux, il est question, et en première page, de Saint-Pol-Roux. Le Magnifique était abonné à ce journal, qui fut toujours attentif à son actualité et pour lequel il signa quelques articles. On sait quelle importance il attachait au théâtre. Sa première oeuvre signée, écrite à l'âge de 15 ans, était un drame : Raphaëlo le Pèlerin. Installé à Paris, il publia des monologues, genre à la mode. Symboliste, il participa au Théâtre d'Art de Paul Fort, puis, en 1892, brigua crânement, avec Gustave Charpentier et Georges Rochegrosse, la direction de l'Odéon. Vinrent ensuite l'Âme noire du Prieur blanc, l'Epilogue des Saisons humaines, le Fumier, que Lugné-Poe, en son théâtre de l'Oeuvre, pensa représenter, Les Personnages de l'Individu et La Dame à la Faulx. Mais Saint-Pol-Roux, s'il ne publiait plus, continuait à écrire pour le théâtre : les papiers inédits du poète, conservés à Doucet, révèlent quantité de projets; certains, grâce à René Rougerie, nous sont parvenus : Tristan la Vie, Les Ombres tutélaires, et prochainement l'étonnante Synthèse légendaire des pêcheurs de Camaret; des autres, nous n'avons plus que des brouillons ou des fragments (La Tour de Solitude, Les Funérailles du Soleil, Les Pêcheurs de sardines, La Dame en or, Le Triomphe du Soleil, Homo, le Grand Pèlerin, Le Triomphe de l'Océan, Le Serpent rouge, Sa Majesté la Vie, etc., et une traduction du théâtre d'Eschyle). A la lecture de cette liste, on conclurait aisément que Saint-Pol-Roux fut d'abord un dramaturge. Même si ses pièces n'eurent pas les honneurs des grandes scènes. Il n'y eut guère que le Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde pour en oser - presque confidentiellement - la réalisation. Le Verbe du Magnifique entra néanmoins, d'autre manière, à la Comédie-Française.


C'est ce que nous apprend la livraison du dimanche 19 février 1922 de Comoedia, alors dirigé par Georges Casella - auteur, entre autres, d'un ouvrage sur La Nouvelle Littérature (1895-1905), éditée chez Sansot, en 1906. Il y eut, à la fin du XIXe siècle, les "Matinées poétiques" de l'Odéon, ordonnées par Catulle Mendès et Gustave Kahn, au cours desquelles, comédiens et comédiennes disaient des poèmes des auteurs anciens et nouveaux. Après guerre, la Comédie-Française reprit le concept à son compte. Et, lors de la 9e "Matinée Poétique", Mme Colonna Romano(1) récita des textes de Saint-Pol-Roux.

"Saint-Pol-Roux, Charles Derennes, Louis Tiercelin, Pierre Quillard formaient avec Sicard autour de Victor Hugo l'ancêtre, le chêne, la ronde des poètes que nous connaissons ou que nous connûmes. Mme Colonna Romano, avec une application constante et, à tous moments, les plus intelligentes trouvailles, parvint à dissiper parfois la complexité des images des poèmes de Saint-Pol-Roux, à éclairer le fouillis de ces petites futaies médiévales. Déjà M. René Rocher avait dit dans un joli ton de cantilène les vaporeuses "Vieilles du hameau" du même Magnifique.", écrit Gabriel Boissy en son compte rendu. Il ne donne pas le titre des textes récités. C'est dommage. D'autant que dans son anthologie des Matinées Poétiques de la Comédie Française, publiée en 1926 chez Delagrave, Louis Payen ne reproduit que "Les Vieilles du hameau", interprétées, précise-t-il, par Mlle Colonna Romano - ce qui semble ne pas avoir été le cas. En outre, ce poème n'est pas de ceux qui manifestent une complexité des images en un fouillis de petites futaies médiévales. Ils sont rares, par ailleurs, les "reposoirs" à emprunter au Moyen Age son folklore. Certains drames, par contre, peuvent aisément s'y situer. La Dame à la Faulx, notamment, dont on peut alors supposer que des extraits auront été lus lors de cette 9e "Matinée Poétique" - le monologue de la "Vendangeuse aux doigts d'octobre", par exemple.

A la suite du compte rendu de Boissy, figure une "Notice sur Saint-Pol-Roux", rédigée par Camille Mauclair, dont il a déjà été dit un mot, ici même, par Saint-Georges de Bouhélier, mais sur lequel il nous faudra revenir :

"Saint-Pol-Roux, qui vit depuis longtemps dans la retraite, fut une des personnalités les plus originales du symbolisme : et en 1892 (sic), dans l'enquête mémorable où le regretté Jules Huret révéla ce mouvement, le poète fit sensation en signant, avec faste et humour, son credo esthétique du nom de "Saint-Pol-Roux-le-Magnifique". Il se considérait alors comme l'annonciateur d'un âge de somptueuse littérature idéoréaliste. L'épithète de "magnifique" peut du moins être attribuée à son exceptionnelle faculté d'assembleur de métaphores ingénieuses, neuves et éclatantes. Il voit tout en images et en allégories, avec une grâce singulière et une inlassable imagination poétique. Saint-Pol-Roux a composé, un peu dans la tradition d'Axel, de vastes drames symboliques restés injoués, la Dame à la Faulx, les Saisons humaines, entre autres. Mais il a publié plusieurs recueils de poèmes en prose sous le titre collectif : Les Féeries intérieures (sic), où se trouvent des chefs-d'oeuvres de fantaisie ou d'émotion, et qui sont, dans les lettres modernes, équivalentes à l'art étincelant et diapré d'un Monticelli en peinture."

(Je signalerai également, toujours en ce numéro de Comoedia, un article sur une reprise d'Ubu Roi à la Maison de l'Oeuvre, qui intéressera peut-être nos amis du Royaume de Pologne, et que l'on retrouvera, comme il se doit, sur le groupe des "Amis de SPR".)


On se rappelle sans doute des événements houleux du Banquet Saint-Pol-Roux, qui eut lieu à la Closerie des Lilas le 2 juillet 1925. L'épisode est connu, tellement que quelques-uns, peu informés, ont pu croire que Saint-Pol-Roux fut le nom donné à quelque indigeste agape, concoctée à la façon surréaliste. Ce que l'on sait moins, et que nous apprend la deuxième livraison de Comoedia (directeur : Gabriel Alphaud), du dimanche 12 juillet 1925, c'est qu'un second banquet fut organisé, ce 12 juillet au soir, au Palais des Sociétés Savantes (8, rue Danton, Paris VIe). Le carton d'invitation était libellé comme suit :

"A l'instigation du poète

SAINT-POL ROUX

qui retarde à cet effet son départ, un groupe d'écrivains et d'artistes

a décidé de donner,

Dimanche soir, 12 juillet, à 20 heures, au

PALAIS DES SOCIETES SAVANTES

8, RUE DANTON (VIe)

UN BANQUET

en hommage à

LA BEAUTE FRANCAISE"

Cette expression de "Beauté française" aurait de quoi surprendre et même inquiéter. En réalité, il faut plutôt y voir une réaction affective contre les cris de "Vive l'Allemagne" lancés par les surréalistes, le 2 juillet, en réponse aux mots malheureux de Rachilde, parus le jour même dans la presse. Saint-Pol-Roux avait perdu un fils à la guerre; et si l'intellectuel dénigra toujours la bêtise des frontières et des nationalismes - quitte à se faire patriote lorsqu'il s'agit de liberté et de culture -, le père n'était pas prêt, probablement, à entendre une apologie de l'ennemi d'hier qui lui enleva Coecilian. D'ailleurs, le Magnifique tient à s'en expliquer à Gabriel Alphaud :

"Mon cher directeur,

Je ne voudrais pas qu'on fit dévier le sens inspirateur du banquet de la "Beauté française".

On n'y saurait faire entrer un soupçon de représailles, dont la seule évocation nous répugne, et même, par esprit d'apaisement, je conseille qu'aucune allusion n'aille à la mêlée récente où se heurtèrent des groupes contraires, dans chacun desquels je compte des amitiés.

Aucun discours ne sera prononcé, afin d'éviter la moindre parole agressive. Mais on dira des poèmes, dans une fraternité d'art souhaitée par tous.

Votre dévoué
SAINT-POL-ROUX."

L'objet de ce second banquet était de rendre à la poésie sa première place, à l'exclusion de toute considération politique et polémique. Le mot de Saint-Pol-Roux est sans ambiguïté. Malgré les violences du 2 juillet, qui l'ont dépassé et qui auraient dû le décevoir, lui à qui l'hommage des surréalistes promettait comme un nouveau départ, le Magnifique n'exprime aucune rancune. Se souvenait-il des manifestations scandaleuses de sa jeunesse ? Un beau poème inédit, intitulé "Allégorie du Banquet", conservé à Doucet, et dédié à Eluard, prouve qu'il ne s'agissait pas d'une posture - pour la presse.

(1) Saint-Pol-Roux rencontra à plusieurs reprises Colonna Romano et son mari Pierre Alcover, également comédien, à Camaret, chez Antoine. A la suite de cette "Matinée Poétique", le Magnifique lui dédia une "Romance", datée "Camaret 25 février 1922". Elle a été recueillie dans Glorifications (1914-1930), aux éditions Rougerie.

jeudi 26 juillet 2007

Grand Jeu du mois d'Août : De qui est-ce ?

C'est avec quelques jours d'avance que je lance le Grand Jeu du Mois d'Août. Notre premier inconnu, Georges Maurevert, avait été trouvé assez facilement. Je corse donc un peu l'affaire. Il s'agit de retrouver le mystérieux auteur du poème suivant, dédié à notre poète :

LA PRINCESSE MAGNIFIQUE
A Saint-Pol-Roux.

Rivage heureux où des sourires sont mes pleurs,
Où les Pucelles font pipi sur les Fleurs

Je suis la Princesse entre les glycines molles
Qui pleure d'un regret de barcarolle. -

De splendeur vêtue sa pâleur est-elle
Mortelle ? - Elle a vécu de se savoir belle.

Dans un grand Jardin s'en est allée
Silencieuse au bord de la mer comme une aïeule

Dont les Fils sont en Palestine partis.
Elle songe devant la mer azuréenne.

*
* *

Le Ciel s'étonne à ce paysage du soir
Où sa beauté devient resplendissante à voir

Quand, Rêveuse, de Narcisses enlacée
La Princesse se mire au lac de sa pensée

Dans un grand Jardin, au bord de la Mer...
- O comme tout vent s'est tu qui fut amer.

Tant de Langueur a des blancheurs de viatique,
Le soleil se lève sur l'Adriatique

Où des voiles à pleine Aurore vont au Vent
Et son âme sur ces voiles va rêvant

D'un refrain comme ancien de barcarolle
- La Princesse - entre les glycines molles.
Les indices paraîtront, à partir d'août, ajoutés à ce même billet. Tentez votre chance en postant vos réponses dans les commentaires.

Indice n°1 : Il publia, jeune homme, son oeuvre en toute confidentialité.

Indice n°2 : Il fut l'auteur d'un recueil unique. Et ce recueil, certains critiques - séduisante hypothèse - le pensèrent d'un autre, qui, lui, resta.

Indice n°3 et dernier : Par un prodige de fol amour, deux vers de ce "poète par ailleurs plus qu'oubliable" parvinrent à clouer sur place, un jour, le Baron Tendre.

Et toujours, une récompense magnifique à la clé. Excellentes recherches poétiques.

Les Amis de SPR : quelques mots sur le groupe d'échange et de discussion


Je viens de recevoir un courriel m'interrogeant sur le fonctionnement du groupe d'échange et de discussion. J'en profite donc pour apporter quelques précisions sur "Les Amis de SPR".

Tout d'abord, sachez qu'il ne s'agit pas d'une association et qu'aucune cotisation n'est donc demandée. L'inscription est gratuite. Il suffit de laisser son adresse e-mail, dans l'espace réservé à cet effet, en bas de la page d'accueil du blog.

Le groupe est un complément du blog. Il recueille, sous forme de pages ou de fichiers, un certain nombre de documents (articles, communications de chercheurs, sommaires de revues, illustrations et photographies, etc.) qui, figurant dans les billets, les alourdiraient considérablement.

C'est aussi et surtout - du moins le deviendra-t-il - un lieu d'échange qui permet à chacun des membres de partager ses informations, ses recherches & trouvailles, de signaler une actualité touchant Saint-Pol-Roux ou ses contemporains, de soumettre une question aux autres membres.

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mercredi 25 juillet 2007

De ma Bibliothèque (6) : "La Pléiade" de 1886


Dans l'histoire du symbolisme, comme dans la vie de Saint-Pol-Roux, La Pléiade occupe une place à part. Elle fut, comme l'écrira le Magnifique, "la grand-mère violette du Mercure de France". On connaît aujourd'hui, grâce aux travaux de Jean-Jacques Lefrère et aux recherches menées sur Darzens et Mikhaël, dont les oeuvres complètes ont été publiées, en deux volumes, chez L'Âge d'Homme, les circonstances précises de sa naissance. On sait que ces deux-là, avec Quillard, Merrill, René Ghilbert (bientôt René Ghil) et Fontainas, furent élèves à Fontanes-Condorcet où Mallarmé enseignait l'anglais. Ils y avaient créé, déjà, une revue, peut-être la première des petites revues présymbolistes : Le Fou qui date de 1883. Condisciples, ces jeunes étaient aussi des amis unis par le désir d'écrire, par le même appel irrésistible de la poésie. Leurs admirations allaient à Hugo, aux parnassiens, à Villiers de l'Isle-Adam, assez peu à Verlaine ou à Mallarmé. Le Fou connut douze numéros. Deux ans plus tard, Darzens et Mikhaël, inséparables, entrèrent à La Jeune France; Paul Demeny s'était adjoint, à partir du n°82 (mars-avril-mai 1885), le premier au secrétariat de rédaction. Dans le numéro d'octobre, Paul Roux signala son "Arrivée", par un poème, sans doute introduit dans la revue par Victor-Emile Michelet, également secrétaire de rédaction. De là remontent probablement les premières rencontres avec Ephraïm Mikhaël qui, le 25 décembre, écrira à Darzens : "J'ai vu cette semaine Michelet, Tausserat, Ajalbert, Adam, Moréas, Roux, Mme Roux [en réalité, Elisabeth Dayre]..."; Darzens ne connaissait pas Roux, et Mikhaël, dans une lettre, datée du samedi 30 janvier 1886, devra lui préciser : "Il s'agit de Paul Roux, mais simplement de Paul Roux poète mallarmiste. Voilà que nous formons un petit cénacle, Quillard, lui et moi." Le Magnifique se souviendra, cinq ans plus tard, pour le Mercure, de la constitution de ce triumvirat poétique :

"C'est en 1885. Un soir. J'érigeais le quatrième acte de Lazare où triomphe la Mort. Soudain la clochette de l'huis se met à rire. J'ouvre. Ils sont deux. Un Etranger m'évoquant un renard qui serait une brebis, et son Guide : un nôtre ami fort maigre avec, pour cheveux, des feuilles mortes.
Selon son destin, le Guide, très jeune et très ancien à la fois, est pâle infiniment. Les lys de cette argile expriment-ils le regret du lange ou le désir du linceul ?
Le désir, hélas ! - car le Guide était Ephraïm Mikhaël, éphèbe génial.
Il nomma l'Etranger : Pierre Quillard.
Nos mains, se pressant, durent pétrir aussitôt quelque fraîche statue de sympathie. On se hâta de s'aimer. En ces heures matutinales, ils n'osaient, les trois vivants, se divulguer l'Anadyomène de leurs rhythmes primordiaux; mais, au midi de la hardiesse, nos tentatives s'échangèrent : leurs hymnes impeccables et ma barbare apostasie. Alors ces juvéniles poëtes sentaient flotter sur eux comme un caractéristique costume : Mikhaël la chasuble des moustiers, Quillard le lilas des halliers, le troisième le manteau bariolé de l'Inde védique." ("La Gloire du Verbe, par Pierre Quillard", Mercure de France, février 1891)

Le petit cénacle ne tarda pas à vouloir se matérialiser poétiquement. Et Mikhaël d'ajouter à Darzens, dans la lettre précitée : "Nous avons fait hier soir de très grands projets. Il s'agit [tout simplement] d'une revue. Mais une revue qui ne serait pas faite comme les autres, une plaquette collective et périodique."; avant d'en détailler la stratégie éditoriale :

"1ère proposition. Il est inutile de faire le service des revues aux journalistes et autres marchands de copie. 2e proposition. Il est impossible d'avoir beaucoup d'abonnés pour une revue purement littéraire, c'est-à-dire où il n'y ait que de bons vers et des poèmes en prose.
Donc, il n'est pas le moins du monde nécessaire de tirer à beaucoup d'exemplaires.
Second point. - Je crois que pour être utile à ceux qui la font une revue doit avoir une rédaction fixe. Il faudrait être très peu nombreux et donner chaque fois beaucoup de copie.
Voilà à peu près ce que nous voudrions faire. Le principe est une revue à très petit nombre d'exemplaires (200 ex.) et de rédacteurs (six ou sept).
[...]
Mais il faudra trouver les sept, chiffre mystique. Quillard, Roux, toi et moi, cela ne fait que quatre. Je ne sais pas si on décidera Jean Ajalbert."

Moins d'une semaine plus tard, le projet se précise. Roux a reçu des devis acceptables d'un imprimeur de Laigle; l'impression de luxe des 200 exemplaires coûterait 180 à 200 fr. La revue comportera deux parties, littéraire et critique. Elle sera subventionnée par Roux, Quillard, Tausserat, Saint-Meleux, Bloch, Darzens et Mikhaël. Reste à trouver d'autres poètes et à choisir le titre. Dans un autre article consacré à Pierre Quillard (Vers et Prose, janvier-mars 1912), Saint-Pol-Roux relate les débats qui aboutirent au nom baptismal de la revue :

"Je propose le Symbole, titre écarté sur cette appréhension intéressante à signaler aujourd'hui "qu'on nous qualifierait de symbolistes", Mikhaël tient pour l'Arche d'alliance, titre à son tour condamné pour son apparence sémitique; finalement on adopte la Pléiade, dont les intérêts matériels - nous versions un louis chacun par mois - sont à l'instant commis aux soins diligents de Darzens."

La Pléiade était née. Parrainée par Théodore de Banville, elle eut sept livraisons, de mars à novembre 1886 (il ne me manque que la sixième d'août - avis aux libraires). C'est une des revues essentielles à la compréhension du symbolisme naissant. Au sommaire (voir le détail sur le groupe des "Amis de SPR"), on retrouve des poèmes en prose et en vers de Paul Roux, Pierre Quillard, Ephraïm Mikhaël, Rodolphe Darzens, Jean Ajalbert, Emile Michelet, Grégoire Le Roy, Charles Van Lerberghe, "Le Massacre des Innocents" de Mooris Maeterlinck, le "Traité du Verbe" de René Ghil, etc. Bien entendu, elle connut le sort de ses consoeurs : une critique acerbe, presque générale, des journaux, dont la "barbare apostasie" de Paul Roux eut l'insigne honneur d'être en grande partie responsable. Faisons une petite revue de la presse de l'époque :

- L'Elan (janvier-avril 1886) : "La Pléiade (...) est une revue de poètes, que présente au public une charmante préface de Théodore de Banville. Nous y retrouvons les noms de plusieurs collaborateurs de la Basoche. Les rédacteurs de la Pléiade, malgré leur jouvence, ont esquivé les tâtonnement d'un début précipité, et déjà dans leurs vers se lit la promesse d'oeuvres sérieusement conçues".
- Le Figaro - supplément littéraire du dimanche (samedi 3 avril 1886) : "Dans le premier numéro de la Pléiade de 1886, on assiste aux ébats de sept écrivains. Le chiffre sept par des dévots de Ronsard et de ses amis, devait être respecté. On est désireux de connaître l'idéal de ces Roméo et de ces Chérubin. Voici un échantillon de leur goût. Un poème de M. Paul Roux qui a pour titre : Brève surhumanité, débute ainsi : (extraits). Oh ! M. Paul Roux ! Est-ce une gageure ? Déjà ? A votre âge si tendre ?" (Auguste Marcade, "A travers les revues")
- Echo de Paris (lundi 5 avril 1886) : "Puisqu'ils se prétendent la nouvelle pléiade, puisqu'ils sont en train de nous ronsardiser, ils ne se fâcheront point d'être appelés : masche-lauriers. C'était le nom dont Ronsard affublait les poètes ses contemporains. [...] Leurs poèmes sont des jeux de patience, des casse-tête chinois, des objets de marqueterie. C'est bizarre et barbare; un défi au bon sens fait de bonne foi; ça veut être académique et bouffon [...] ils fondent des revues. Il en est une dont le premier numéro nous arrive, qui s'appelle la Pléiade. Elle compte sept écrivains, chiffre ronsardinesque. [Ils] jouent les pédants, les cuistres, étalent une érudition de pions charlatanesques et philosophent avec la plus profonde incohérence dans les nuages de Charenton." (Bruicour, "Les Masche-Lauriers", cité partiellement par Mikhaël dans une lettre à Bernard Lazare du 9 avril 1886; l'auteur de l'Hiérodoule y précisait : "Après avoir vertement tancé Paul Roux (qui le mérite parfaitement) cet estimable journal nous engageait à être jeunes, à faire des vers pour nos maîtresses...")
- La Petite Gazette (lundi 26 avril 1886) : "[Mallarmé] a mis le désordre dans plus d'une tête de collégien. [Roux est une victime de Mallarmé, mais il a beaucoup de talent. Les poètes de la Pléiade ne sont pas tous aussi obscurs. Quelques-uns font de jolis vers. Ils sont des virtuoses, etc., etc. Mais ils sont froids, désespérement froids...]" (Guérin, "La Pléiade", cité par Mikhaël dans une lettre à Camille Bloch du 27 avril 1886)
- La Vedette (samedi 8 mai 1886) : "La seconde livraison de la Pléiade, une revue moderniste qui a eu les honneurs d'un éreintement à peu près général dans la presse, vient de paraître chez Pinet. Oh ! la curieuse brochure et les bizarres poètes ! Vous lisez une première fois, c'est le chaos; une seconde lecture vous intrigue, une troisième vous étonne... oui vraiment vous étonne. Je cite : "Or ce fut dans un val, papillon à la fois énorme et délicieux au corps de fleuve, aux ailes de coteaux." Voilà de la couleur et du relief ou je n'y connais rien. M. P. Roux, à qui j'emprunte cette phrase, paraît être le Ronsard de la nouvelle école. Le jour où, comme je l'espère, il renoncera aux exagérations, sans doute voulues de son système, il sera peut-être quelqu'un. Nous attendons ce moment pour le juger." ("La seconde livraison de la Pléiade")
- Le Décadent (21 août 1886) : "Du flot des banales publications mensuelles, émerge une revue curieuse, La Pléiade, c'est l'organe d'un groupe de Jeunes Littérateurs de talent; insoucieux des blâmes et des éloges, répudiant toute critique, ces poètes nouveaux se consacrent uniquement à leur Art : leurs noms ? Rodolphe Darzens, Ephraïm Mikhaël, Paul Roux, Quillard, René Ghil : ce ne sont déjà pas tout à fait des inconnus. ("Papotages littéraires et artistiques")
- L'Apéritif (Moissac, 22 août 1886) : l'auteur s'insurge contre "[...] une jeune presse décadente qui, en des feuilles d'une importance discutable, telles que La Vogue, La Pléiade, transcrivent indéchiffrablement toutes les idées [...] la demi-douzaine de petits ratés qui ont emboîté le pas derrière Mallarmé et Verlaine sont d'une médiocrité désespérante." (Raoul Colonna de Césari, "Chroniques parisiennes", cité par Mikhaël dans une lettre à Darzens du 27 août 1886).

En dehors des autres petites revues, les quotidiens - traditionnaires - accueillirent sans ménagement la Pléiade. Mais le train du symbolisme était lancé... et Paul Roux ne devait pas se laisser intimider par la critique. Il avait enfin trouvé sa voie poétique. L'aventure de la Pléiade se confond avec le point de départ de l'aventure magnifique, elle-même assimilée à une (re)naissance lyrique. "L'idée d'une revue naquit avec Jésus le 25 décembre 1885", écrira Saint-Pol-Roux, antidatant la création effective (29 janvier 1886) pour la solenniser. Avec la Pléiade quelque chose d'autre vagissait : une foi poétique nouvelle.

Nota : Les extraits de lettres de Mikhaël proviennent de l'excellente édition des Oeuvres Complètes d'Ephraïm Mikhaël, en deux volumes (D. Galpérin & M. Jutrin, éd. L'Âge d'Homme, 1995-2001)

mardi 24 juillet 2007

De ma Bibliothèque (5) : "Poètes d'aujourd'hui", l'anthologie de Van Bever et Léautaud

Entre 1900 et 1940, les anthologies - comme lieux de définition de la poésie - furent un genre à la mode. Elles apparaissent telles parce que leurs auteurs sont les contemporains des poètes qu'ils compilent et dont ils cherchent à dégager des points communs, quand ils ne sont pas eux-mêmes impliqués, par leur activité d'écrivain, dans le champ littéraire en évolution. Les anthologies peuvent alors répondre à une stratégie nécessaire, pour tel ou tel groupe, stratégie visant à affirmer ou à manifester l'existence d'une collectivité de poètes et son importance dans la République des Lettres. On sait que les symbolistes ont particulièrement prisé, probablement sur le modèle parnassien, les publications à caractère anthologique. Les petites revues nombreuses qui naissent aux alentours de 1886, comme Le Scapin, Le Décadent, La Vogue, La Pléiade, puis La Conque, Le Centaure et le premier Mercure de France, proposent essentiellement des poèmes des auteurs nouveaux, que les revues plus académiques n'accueillent pas. Le Mercure de France, tôt constitué en société puis en maison d'édition, finit par être considéré comme le centre de ralliement théorique et poétique des jeunes poètes symbolistes. Alfred Vallette, son directeur, publie des ouvrages collectifs qui rassemblent les meilleurs auteurs de la génération de 1886 et qui contribuent à créer, aux yeux du public et de la critique, un groupe cohérent; à l'occasion d'un hommage (le Tombeau d'Ephraïm Mikhaël) ou autour d'une pratique nouvelle, celle du vers libre, par exemple, telle que mise en valeur dans les trois Almanachs des poètes pour 1896, 1897 et 1898, où se retrouvent les signatures de Robert de Souza, André Fontainas, André Gide, André-Ferdinand Hérold, Albert Mockel, Francis Vielé-Griffin, Gustave Kahn, Saint-Pol-Roux, Henri de Régnier, Adolphe Retté, Charles Van Lerberghe, Emile Verhaeren, Stuart Merrill, Francis Jammes, Camille Mauclair, Henri Ghéon, Albert Saint-Paul, Georges Rodenbach et Tristan Klingsor. Il s'agit, on le voit, de réunir les meilleures plumes du mouvement afin d'imposer certains acquis du symbolisme - ici, le vers libre -, en impressionnant par le nombre de poètes qui usent du nouvel instrument métrique. Il s'agit également de redire la permanence et la vivacité du groupe, dans un temps où les valeurs symbolistes sont sévèrement critiquées de tous côtés.

En 1900, l'anthologie des Poètes d'aujourd'hui, qu'il convient de nommer ainsi malgré la prévention subtitulaire marquée par Van Bever et Léautaud qui lui préfèrent l'expression "Morceaux choisis", participe de la stratégie éditoriale du Mercure de France visant à redéfinir, dans un élargissement à la jeune génération, le symbolisme. A lire la liste des 34 poètes qui s'y trouvent compilés, on est d'abord frappé par l'éclectisme des noms, quelques-uns attendus, d'autres plus surprenants, réunis sous une même bannière.

"C'est ici un ouvrage didactique, annonçaient les deux auteurs, un guide de la poésie récente. Des livres des mieux connus d'entre les poètes qui participèrent au mouvement littéraire appelé "symboliste" nous avons extrait, non pas toutes les belles pièces, mais quelques-unes seulement des plus belles pièces, et sous le titre qu'on voit à ce travail nous les apportons au public comme un témoignage du parfait labeur d'art où se vouèrent ces écrivains."

L'appellation "symboliste", considérée ici dans un sens large, qualifie dès lors, grâce à l'anthologie, un certain nombre de poètes d'âges différents et dont quelques-uns s'étaient rapidement positionnés en marge du mouvement ou contre lui. Si les noms des maîtres reconnus, Corbière, Laforgue, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, des fondateurs, Fontainas, Kahn, Hérold, Maeterlinck, Merrill, Quillard, de Régnier, Retté, Rodenbach, Samain, Tailhade, Verhaeren, Vielé-Griffin, des membres de la seconde génération, Bataille, Fort, Guérin, Jammes, Louÿs, Mauclair, Valéry, n'étonnent pas ou peu, ceux des sécessionnistes, Ghil et Moréas, de La Tailhède, ceux de Barbusse, Gregh ou Magre, évolutifs-instrumentistes, romans, para-naturistes ou chefs d'école sans lendemain, peuvent surprendre. En réalité, le rapprochement anthologique permet d'effacer les dissensions, d'indiquer que le symbolisme possède des visages multiples, qu'il sait assimiler les reproches qui lui sont faits et que, se rénovant sans s'abolir dans l'oeuvre des jeunes poètes, il reste d'actualité; ce que confirme le titre Poètes d'aujourd'hui. On remarquera, en passant, qu'aucun naturiste déclaré, ni Saint-Georges de Bouhélier, ni Maurice Le Blond, ni Eugène Montfort, n'intègrent le recueil.



Parmi les absents de cette première édition, il convient de citer également Saint-Pol-Roux. Etrange absence, à première vue, dont Léautaud lui-même s'étonnera lors de ses entretiens avec Robert Mallet : "Saint-Pol-Roux ne faisait pas partie du premier volume ?" Et non, Monsieur Léautaud, "il avait été oublié dans le premier, alors qu'il avait pourtant déjà publié des oeuvres au Mercure". L'omission ne sera corrigée qu'en 1908, lors de la deuxième édition revue et augmentée de plusieurs poètes. Cette absence trouve néanmoins son explication dans les choix formels et génériques effectués par Van Bever et Léautaud. L'anthologie ne reproduit, en effet, que des poèmes en vers, à l'exception des ballades de Paul Fort qui sont, peu ou prou, des vers mis en prose. Or, en 1900, s'il a donné de nombreux vers à ses débuts dans les revues, le Magnifique n'a publié, en volume, si l'on ignore les plaquettes, que trois drames et un recueil de poèmes en prose. A cette date, donc, la poésie se confond encore, sinon totalement dans l'esprit des auteurs de l'anthologie au moins dans celui du lectorat à qui elle est destinée, avec le vers et avec ce qui s'intitule explicitement "poème". Dans une lettre à sa femme, datée du 9 octobre 1907, Victor Segalen rapporte, confirmant cette idée, une conversation qu'il a eu avec Van Bever, "un petit homme serviable (...), le racoleur des Poètes qui a publié Poètes d'aujourd'hui que tu as vu au carré et qui a omis St-Pol" :

"Pourquoi avez-vous omis St-Pol dans vos poètes ?" questionnai-je, avec une nuance de menace. "Parce que St-Pol, comme beaucoup de symbolistes a peu écrit de vers, ou mauvais. On le fera paraître dans le 2e volume, mais surtout avec ses proses. C'est un admirable joaillier". (Victor Segalen - Correspondance (1893-1919), Fayard, Paris, 2004, tome I, p.714)

Aussi Saint-Pol-Roux finira par fissurer l'unité formelle de l'anthologie et entrer dans les Poètes d'aujourd'hui, avec deux poèmes en vers et six en prose, les seuls de tout le recueil; poèmes en prose dont il faut noter cependant qu'ils sont parmi les plus fortement rythmés et assonancés du poète : "Alouettes", "Aiguilles de cadran", "Cigales", "Chauves-Souris", "Soir de Brebis" et l'incontournable "Pèlerinage de Sainte-Anne" salué par Remy de Gourmont comme "le type et la merveille du poème en prose" dans son masque de Saint-Pol-Roux, que la notice des Poètes d'aujourd'hui reproduit d'ailleurs.(1)

Malgré ses défauts et ses omissions, l'anthologie de Van Bever et Léautaud fut un inattendu best-seller de la Belle Epoque. Rééditée, jusqu'en 1947, passant d'un volume en 1900, à deux en 1908, puis à trois en 1929, compilant finalement 73 poètes, dont, parmi les derniers venus, Apollinaire, Cocteau, Romains et Salmon, elle s'imposa comme un modèle du genre, matrice d'une fièvre anthologique qui n'est toujours pas tombée. Elle fut un livre de chevets pour nombre d'écrivains qui y découvrirent la poésie symboliste et ses meilleurs représentants; elle en fut aussi, parfois, un abrégé suffisant pour d'autres anthologistes, plus paresseux, qui n'allèrent pas chercher plus loin. Une preuve ? elle est dans une coquille des Poètes d'aujourd'hui qui intitulent le sonnet-liminaire des Reposoirs de la Procession (1893), originellement adressé au poète adolescent, "Message aux poètes adolescents" - coquille qui se retrouve, sans autre explication, dans deux anthologies ultérieures de 1971 et 1988. Rien de grave, bien sûr, mais il est significatif qu'une erreur puisse se retrouver d'un recueil à l'autre, indiquant que ces anthologistes se sont référés moins à l'oeuvre même de Saint-Pol-Roux qu'à sa sélection préalable - évitant ainsi de le lire vraiment.

Mais n'achevons pas ce billet sur une note négative. Laissons plutôt Robert Mallet et Paul Léautaud nous égayer et conclure :

"R.M. - Venons-en maintenant à Saint-Pol-Roux. Vous avez dit du bien de cet étonnant créateur d'images, alors que les images ne vous plaisent pas.
P.L. - Oui, mais il n'a pas son pareil.
R.M. - Pourtant, vous admettez que c'est un jeu un peu inutile, puisque vous aimez qu'on appelle les choses par leurs noms et non par ce qu'elles évoquent.
P.L. - On a affaire à des artistes. Moi je ne suis pas artiste pour deux sous, mais je dois avouer que, vraiment, il y a chez Saint-Pol-Roux des choses assez exceptionnelles : "Le coq, vivant petit clocher de plumes." Avouez que tout de même !
R.M. - C'est très joli. Et le grand air pur, savez-vous comment il le traduit ? C'est le "cognac du Père Adam". Et un papillon, il appelle ça "un lendemain de chenille en tenue de bal".
P.L. - Oui, oui. C'est étonnant. Enfin, n'est-ce pas, on peut penser que, pour trouver des définitions comme ça, il faut avoir un petit quelque chose de particulier dans la forme de son esprit." (Paul Léautaud, Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, Paris, 1951)

Voilà un hommage posthume qui excusera bien l'antique omission...

(1) Les premières lignes de ce billet sont extraites, après quelques remaniements, d'une mienne communication intitulée "Absences et présences de Saint-Pol-Roux dans les anthologies poétiques du symbolisme à nos jours. Situations d'une oeuvre dans l'histoire littéraire", faite à l'occasion de la journée d'étude du vendredi 28 mai 2004 consacrée, par l'Université de Toulouse le Mirail, à L'Anthologie poétique à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle. Le texte complet en sera bientôt mis à disposition, en téléchargement, sur le groupe de discussion "Les Amis de SPR".

lundi 23 juillet 2007

Le Goéland Illustré : Album Souvenir (1936-1949)


Me voici de retour, enrichi de plusieurs livres et revues et pas mécontent de mon séjour de recherches à Doucet.

Je ne vous imposerai pas la liste de mes nouvelles acquisitions, elles ne manqueront pas de réapparaître çà et là, au hasard des billets. Je m'attarderai plutôt sur ce numéro du Goéland Illustré - Album Souvenir (1936-1949) découvert chez l'excellent Léon Aichelbaum, rue d'Ulm. Saint-Pol-Roux avait collaboré à cette belle "feuille de poésie et d'art", dirigée par l'ami Théophile Briant, de sa "Tour du Vent" à Paramé (1). Il avait été naturellement nommé président du jury qui, chaque année, décerna, sous les auspices de la revue, un prix de poésie; il avait composé un "prélude" à l'Anthologie des poètes du Goéland (1938) dans lequel il réaffirmait sa foi en la jeunesse :

"Le génie ne court pas les rues, prétend-on. Ne serait-ce pas plutôt, en répoétique, sa meilleure façon d'aller ? A preuve que, le 23 décembre, entre champions de classe et champions de plein air, nous vîmes soudain le Buisson battre l'Ecole.
Ne vous déplaise, il s'en trouve d'ardents."

De toutes les publications bretonnes auxquelles collabora le Magnifique, celle-ci fut la plus belle, fut la plus riche : Villiers de l'Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly, Corbière, Laforgue, Max Jacob, Jehan Rictus, Milosz, Bloy, Gauguin, Jammes, Maeterlinck, Rachilde, Colette, Mauclair, Germaine Beaumont y figurèrent - inédits. Belle amitié aussi que celle de Théo Briant et de Saint-Pol-Roux. La monographie du second que le premier fit paraître chez Seghers, dans la collection des "Poètes d'aujourd'hui", en 1952, demeure la meilleure, la plus juste, de toutes celles qui furent consacrées au poète des Reposoirs.

L'Album Souvenir récapitule, grâce à de nombreuses photos et reproductions, les treize années "de luttes poétiques et littéraires" du Goéland. Saint-Pol-Roux y figure en tête, voisinant avec Corbière, "deux effigies qui nous sont particulièrement chères", précise Briant :

puis, une photo de Divine, la fille du poète, avec son goéland Héol qu'elle avait apprivoisé, illustre, en compagnie des jeunes Chateaubriand, Laforgue, Max Jacob, Baudelaire, Rimbaud, Jean de Tinan, Milosz, Verlaine, une double page "Enfance... et Poésie" :

Une section de cet album est plus particulièrement consacrée à Saint-Pol-Roux; il la partage avec l'ami Max Jacob. Elle s'intitule "Deux poètes martyrs (1940-1944)". On y découvre un portrait photographique du mage de Camaret, vers la fin de sa vie, et une lettre du 7 août 1940, dans laquelle il relate à Théophile Briant, les tragiques événements de la nuit du 23 au 24 juin :


On retrouve enfin Saint-Pol-Roux, p. 16, en compagnie des autres membres du Jury du Prix de Poésie, à Rennes, en 1937. On reconnaît Germaine Beaumont et Théophile Briant, assis à gauche, et le Magnifique, debout au centre :


Peu de textes donc, dans cette revue qui se poursuivit, grâce au dynamisme de son fondateur, quelques années encore, mais de nombreuses illustrations qui témoignent de l'importance qu'accorda, toujours, le Goéland aux poètes.

(1) Une association malouine "Les Amis de la Tour du Vent" existe qui oeuvre à la défense de la poésie incarnée par Théo Briant. Elle publie chaque année une revue, AVEL IX - poésie, art, littérature. Beatrix Balteg, sa présidente, m'avait aimablement envoyé le n°17 (2003) qui renferme un long article sur "Saint-Pol-Roux, le solitaire de Camaret", par Marie-Françoise Jeanneau. Que ce billet - salut à Théophile Briant - soit une nouvelle occasion de la remercier.

jeudi 19 juillet 2007

Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles : "Un coeur virginal" de Remy de Gourmont


Des ouvrages de la bibliothèque de Saint-Pol-Roux, conservés à la Bibliothèque Municipale de Brest, beaucoup datent des dernières années de la vie du poète. Mais quelques-uns témoignent d'amitiés et relations littéraires anciennes. Parmi ceux-ci, deux volumes de Remy de Gourmont : La Culture des Idées (Mercure de France, Paris, 1900) et Un coeur virginal (Mercure de France, Paris, 1907), chacun orné d'un envoi de l'auteur qui dit bien le respect dans lequel se tenaient les deux hommes (cf. photo ci-contre, aimablement communiquée par la BM de Brest).

Ces deux titres gourmontins sont justement dans l'actualité. URDLA vient de republier "La dissociation des idées", l'un des chapitres de La Culture des Idées; et les éditions du Frisson Esthétique redonnent à lire, en un charmant volume à la couverture vert d'eau, élégamment paré d'illustrations d'Armand Rassenfosse et de bois gravés de P.-Eug. Vibert, Un coeur virginal.

C'est le dernier roman de Remy de Gourmont, qui clôt la boucle initiée avec Merlette (1886). D'abord paru, en feuilleton, dans quatre livraisons du Mercure de France, du 15 décembre 1906 au 1er février 1907, il est publié en mars, avec, "insigne hommage", précise Christian Buat : "une couverture illustrée par Georges d'Espagnat". Celle de la réédition au Frisson Esthétique, pour être moins chargée, n'en est que plus troublante.


Car elle est troublante cette histoire des amours printanières de la jeune Rose des Boys qui tourne la tête à l'expérimenté M. Hervart, entomologiste amateur, observateur minutieux des êtres - femmes ou insectes - et de leur comportement amoureux :

"Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur oeuvre accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier baiser... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée, et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin dans la nuit..."

Il y a, bien sûr, quelque chose de Remy de Gourmont lui-même, chez M. Hervart... mais il faudrait lui adjoindre l'autre personnage masculin, Leonor Varin, jeune architecte, qui prendra la place du premier et que Rose finira par épouser, pour que l'auteur apparaisse plus sûrement - encore qu'incomplet. Ce sont, en effet, les nombreux monologues intérieurs des deux "prétendants" qui lui permettent d'analyser cet obscur objet du désir : la jeune fille. Dans sa postface, Nicolas Malais montre combien "le goût de la jeune fille" a inspiré une grande part de l'oeuvre narrative gourmontine. La vierge se trouve déjà dans Merlette, elle est l'héroïne de plusieurs des Histoires magiques et de contes de D'un pays lointain; "la jeune fille d'aujourd'hui" est aussi l'objet d'un long article publié dans le Mercure de France d'octobre 1901 et repris dans Le Chemin de Velours. Gourmont s'y confiait : "Je les aime ainsi, je l'avoue, n'ayant jamais demandé aux femmes que d'être de belles fleurs !" Aussi notre coeur virginal se prénommera-t-elle Rose.

Si, des proses symbolistes à ce dernier roman, le style a changé, l'obstination de l'auteur à percer ce mystère féminin, demeure; on pourrait même dire que le sujet a fini par imposer le style qui lui convenait le mieux. "Clarté et simplicité, telles sont les qualités qui constituent le génie de notre belle langue", avait répondu une jeune fille à l'enquête d'Olivier de Tréville (Les jeunes filles peintes par elles-mêmes, 1901) que commenta Gourmont dans son article. Et un coeur virginal semble effectivement avoir été écrit en toute "clarté et simplicité". Candeur, naïveté, innocence, la forme du roman pourrait ressembler à son héroïne, si la part d'obscurité - la sexualité -, à laquelle s'éveille progressivement Rose et sur laquelle achoppe l'intelligence des deux personnages masculins, ne faisait imploser, sous les à-coups de la perversion et de l'érotisme, l'apparente bluette. Coeur et corps, telle est la jeune vierge... de son esprit, il en est peu question, même si elle n'en est pas dénuée. D'ailleurs, ils sont rares les monologues intérieurs de Rose, comparativement à ceux d'Hervart et de Leonor, incessants analystes, tour à tour péremptoires et indécis, sur les vues desquels Remy de Gourmont ironise parfois - tant elles manquent, la plupart du temps, leur objet. Le mystère de la jeune fille est, par essence, intouchable; et le déflorer nécessite pourtant d'y porter la main, mais alors il s'évapore et laisse place à la femme connue. Les hardiesses insatisfaites d'Hervart suffisent à altérer l'innocence de Rose :

"Et elle tâtait son corps, des pieds à la tête, comme pour le reprendre aussi. Elle aurait voulu le presser, le tordre pour en faire couler toutes les caresses, tous les baisers qui s'étaient insinués dans sa peau, qui avaient pénétré dans ses veines, qui avaient sensibilisé ses nerfs. [...]

Je suis déshonorée, se disait-elle. Suis-je une jeune fille ?"

Atteinte dans son intégrité corporelle, Rose l'est également dans son identité. "La jeune fille ignore le mal. Elle est un ange. Mais un ange terrestre et fragile qui peut se casser les ailes", avait écrit Remy de Gourmont dans son article de 1901. Rose, connaissant le mal, n'est déjà plus une jeune fille et, comme la Douceline de "Péhor" des Histoires Magiques, elle est proche de sombrer dans la folie :

"Les crises, certains soirs, étaient très vives. A peine était-elle entrée dans sa chambre qu'il lui semblait recevoir comme une injonction impérieuse de se mettre nue et d'aller se regarder dans la glace. Là, elle écrasait sous ses fébriles mains ses seins et ses hanches, elle flattait de hâtives caresses son ventre, ses membres, ses épaules. Puis, elle se sentait soulevée et portée dans son lit, à la merci du démon luxurieux."

(Un coeur virginal est comme la synthèse des productions narratives de Remy de Gourmont; roman de la vie cérébrale, analyse psychologique et physiologique comme certains des premiers contes - on retrouve des développements de "l'automate" (1889), hérités de Ribot, page 89 -, l'histoire de Rose est celle de toutes les jeunes filles qui hantent, depuis Merlette, la prose gourmontine.)

Mais la dernière héroïne romanesque de Remy de Gourmont, contrairement à Douceline, prisonnière définitive des étreintes de son incube, échappe aux "contacts imaginaires", en tombant "dans les bras ouverts" de Leonor, "son exorciste", - remplaçant et double postitif d'Hervart - rejouant ainsi une scène primitive, du temps où, justement, elle était encore jeune fille.

"Rose ne se souvint jamais qu'elle était tombée ainsi dans l'escalier de la tour vers les bras de M. Hervart. Elle oublia tout entière la première aventure de son coeur abusé et de ses sens troublés."

Exit Hervart. Introït Leonor. Jeune fille d'aujourd'hui, Rose des Boys, n'aspire pas à la liberté; "elle aspire à l'amour, tout simplement". Elle est conforme à toutes ces vierges interrogées par Olivier de Tréville, respectueuse de la morale, fidèle aux institutions, rêvant mariage. Un coeur virginal nous livre un portrait essentiel de "jeune fille 1900", à la fois charmant d'ingénuité et troublant de perversité. "Ce sont des cruches, - de délicieuses cruches, des amphores !", avait écrit Remy de Gourmont dans son article, ajoutant :

"Mais dès qu'il est question de tout ce qui est l'essence de la féminité, l'amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets."

Mystère féminin - que réinterrogeront les surréalistes, quelques années plus tard, sous les espèces de la femme-enfant -, à la gorge émue/émouvante et aux yeux inquiets/inquiétants, Rose des Boys est la grande soeur de toutes les lolita à venir.

Lisez vite ce beau roman qu'est un coeur virginal, et surtout, méfiez-vous des jeunes filles...

Nota : C'est aux éditions du Frisson Esthétique qu'avait également paru, voilà deux ans, l'admirable Sixtine, le premier roman de la vie cérébrale, signé Remy de Gourmont. L'ouvrage, postfacé par Christian Buat, et réalisé d'après l'édition originale de 1890, reproduit 24 pages du manuscrit.

vendredi 13 juillet 2007

De ma Bibliothèque (4) : "Le Printemps d'une Génération", par Saint-Georges de Bouhélier


J'avais emporté dans mes bagages le volume des souvenirs de Saint-Georges de Bouhélier (1876-1947) - ah, magie des pseudonymes corruscants de la fin de siècle ! -, Le Printemps d'une Génération (Editions Nagel, Paris, 1946), chiné sur le stand de Patrick Fréchet, au salon du livre ancien de Pau, le 1er mai dernier (voyez comme je ne vous cache rien), et que je n'avais pas encore eu le temps de lire. L'exemplaire, petite joie bibliophilique, provient de la bibliothèque de Noël Arnaud, dont l'ex-libris figure, contrecollé, sur la deuxième de couverture.

De tous les ismes qui animèrent la vie littéraire entre symbolisme et surréalisme, le naturisme de Saint-Georges de Bouhélier fut celui qui connut l'heur le plus riche de promesses et qui manqua de peu de revêtir la peau de l'ours de 1886. Malheureusement pour lui, les symbolistes avaient acquis l'expérience du combat et, dans le respect de leur idiosyncrasie respective, savaient - au moment opportun - faire corps et montrer les dents. D'une certaine manière, les deux Livres des Masques de Remy de Gourmont, les Almanachs poétiques (1896, 1897, 1898), recueils de vers libres constitués par Robert de Souza, l'anthologie des Poètes d'aujourd'hui (1900) de Van Bever et Léautaud, qui ignorèrent superbement les louveteaux naturistes, tous parus au Mercure de France, furent autant de preuves de la vitalité du symbolisme, opposées, par les protagonistes mêmes, à ceux qui, dès 1895, en avaient annoncé l'agonie, sinon la mort.

A ses débuts, rien ne pouvait laisser imaginer que Saint-Georges de Bouhélier, né Stéphane-Georges Lepelletier, fils du journaliste Edmond du même nom, allait, à moins de 20 ans, prendre la tête du mouvement anti-symboliste. Lycéen, il se lia d'amitié avec Maurice Le Blond - futur comparse naturiste et futur gendre de Zola -, alors son condisciple, rêvant littérature et admirant les noms qu'ils découvraient aux sommaires des "petites revues" :

"J'entrais dans ma seizième année et tout ce qui s'était produit dans la décade précédente appartenait à une fort vieille époque. Des poètes qui n'avaient pas même atteint la trentaine : Saint-Pol-Roux, Emile Verhaeren, Henri de Régnier, Stuart Merrill, Griffin, Gustave Kahn et d'autres me semblaient jouir d'une véritable gloire et je ne me les figurais que comme des princes de la littérature. Je regardais de même Rémy (sic) de Gourmont."

Et quoi de plus naturel alors pour débuter dans les lettres que de lancer une nouvelle revue. Ce fut l'Académie Française, au titre ironique :

"La question n'était pas pour nous de nous placer à l'ombre des anciens, mais de leur opposer des hommes nouveaux et recrutés précisément parmi ceux qui les combattaient ou qui n'avaient point chance d'obtenir jamais leurs suffrages. Verlaine, Gourmont et Laurent Tailhade, sans compter Saint-Pol-Roux et Adolphe Retté, Paul Adam, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, et Stuart Merrill et une vingtaine d'autres, dont certains comme Mauclair et Signoret qui étaient fort jeunes. [...] Afin de leur marquer notre admiration, nous allions donc les rassembler et, par une sorte de défi, les nommer à notre façon, de l'Académie."

Le premier numéro parut en février 1893; outre les signatures de Bouhélier et Le Blond, on y trouve celles d'Edouard Dubus et de Camille Mauclair qui, "en compagnie de Saint-Pol-Roux, le chef des poètes magnifiques, et l'un des précurseurs du surréalisme, (...) s'était mis en quête de voies nouvelles". De "voies nouvelles", l'Académie Française n'en traçait guère, tout imprégnée qu'elle était par ses deux rédacteurs principaux d'un mysticisme chrétien exacerbé qui devait, dès son deuxième numéro, la rebaptiser en une plus conforme Annonciation. Cette nouvelle revue ne fut guère plus viable. Qu'à cela ne tienne, une troisième naquit en 1894. Le Rêve et l'Idée, dont le titre ne lui prédisait pourtant pas un tel destin, fut la première publication naturiste. Le naturisme n'apparut pas du jour au lendemain. Déjà Retté avait lancé la première offensive contre Mallarmé et les poètes qui lui avaient emboîté le pas. De Bouhélier et Le Blond s'étaient, depuis quelques mois, éloignés de leurs premières admirations symbolistes. (Entamer ici la rengaine de la tour d'ivoire). La VIE, le grand mot lâché, la VIE, voilà à quoi devaient s'attacher les jeunes naturistes. Il s'agissait de célébrer la vie simple, quotidienne et héroïque des villes et des champs, les laboureurs, les boulangers... Haro sur les poètes du Septentrion, trop embrumés. On se revendiquait de Hugo, de Verlaine, de Zola surtout. Plus d'idéalisme stérile, LA VIE ! En réalité, rien de nouveau sur la rive gauche. Vielé-Griffin, Verhaeren, même Ghil dont l'OEuvre se voulait le livre de la genèse et de l'évolution du monde et des hommes, n'avaient jamais célébré que la VIE. Et Saint-Pol-Roux, qui, dans son manifeste du Magnificisme, avait pris pour cible "la secte des nombrilistes". Il est vrai qu'un temps les naturistes avaient hésité à emprunter le mot d'idéoréalisme au poète pour nommer leur école.

Le naturisme parvint néanmoins à s'imposer - il eut même les honneurs d'un manifeste, signé Saint-Georges de Bouhélier, publié dans le Figaro du 10 janvier 1897 - mais à côté du symbolisme et non en ses lieu et place. Documents sur le naturisme et la Revue naturiste connurent une longévité honorable. Et ce n'est pas sans un certain intérêt que je relis les pages de la Mort de Narcisse ou de l'Hiver en méditation; et les Essais sur le naturisme de Maurice Le Blond contiennent quelques passages dignes d'attention pour l'amateur d'histoire de la poésie.

Plusieurs critiques du temps ont noté ce que le naturisme, dans ses options les plus prometteuses - c'est-à-dire les moins réactionnaires (Maurras, jeune, en fut) -, devait aux symbolistes en général, et à Saint-Pol-Roux en particulier. Je ne m'étendrai pas; il sera toujours temps d'y revenir. Le nom du Magnifique est pourtant peu cité, malgré leur admiration ancienne, par les rédacteurs de ses publications; et il ne figurera qu'à une seule reprise au sommaire de la Revue naturiste, comme auteur d'une réponse à l'enquête sur la Comédie Française (n°33-34, août-septembre, parue le 1er octobre 1901). Un passage du Printemps d'une Génération, consacré à Gustave Charpentier, le compositeur de Louise, laisse entrevoir ce qui séparait, selon Saint-Georges de Bouhélier, son esthétique de celle des naturistes :

"Une fois que j'étais au Delta, l'idée me vint d'aller à lui [Charpentier] et de lui faire part de l'admiration que m'inspiraient ses ouvrages. A côté de lui, adossés à la glace du fond, se tenaient Saint-Pol-Roux et Camille Mauclair qui, promoteurs de l'Ecole Magnifique, cherchaient à l'y enrôler. Je connaissais déjà Mauclair et j'avais bien des fois aperçu Saint-Pol-Roux(1) qui, lui aussi, demeurait sur la Butte et dont la figure sarrazine, ornée d'une moustache d'un noir absolu, et chevelu comme un gentilhomme du temps de Corneille, était, dans nos milieux, des plus populaires.

(1) Dans le journal l'En Dehors (jeudi 26 novembre 1891), Saint-Pol-Roux, consacrant une étude à Gustave Charpentier, écrivait notamment ceci : "Gustave Charpentier, je le considère comme un de ces messagers rares, prédestinés. Ma si robuste confiance en son génie a sans doute des racines dans mon amitié pour l'homme simple et loyal, mais encore dépend-elle de la connaissance que j'ai de l'artiste inconcessionnaire, aux tendances novatrices hardiment affirmées dans Louise et dans la Vie du Poète."
Il ne semble pas que le musicien se soit jamais laissé séduire par les théories de Saint-Pol-Roux, car quelques années plus tard, au cours d'une interview publiée par L'Echo de Paris, le 15 mai 1897, il faisait les déclarations suivantes : "Des poètes resteront dans leur tour d'ivoire, dédaigneux, épris d'abstractions et d'idées pures; les Mallarmé, les Saint-Pol-Roux écriront pour notre joie des ouvrages d'esthétique supérieure, d'écriture magnifique; mais d'autres viennent dont le rêve est plus humain, ils ont repris la vieille formule démocratique : tout pour le peuple, et par le peuple. C'est vers la nature, vers la foule qu'ils se tournent, c'est par elle qu'ils veulent créer, c'est par elles qu'ils créeront !"

Convaincante, cette opposition entre poètes de la Tour d'Ivoire et poètes du peuple (entendez : les naturistes). Mais Saint-Georges de Bouhélier savait-il, en citant ces propos de Charpentier, que Saint-Pol-Roux fut l'auteur du livret de Louise ?

mercredi 11 juillet 2007

"Transmutations" : une étude de Jean-Pierre Richard sur SPR


Ma première virée dans les librairies parisiennes fut à la hauteur de mes attentes; voici une première pile de livres, chinés à "Mona Lisait", à la "Galerie de la Sorbonne" (autre excellente adresse), chez un bouquiniste, et qui font, déjà, de mon séjour parisien, une réussite. Il y a là quelques universitaires, du Gourmont, un peu de fin-de-siècle, de l'avant-siècle. Les titres ? Tenez :

- Pierre VARILLON et Henri RAMBAUD : Enquête sur les maîtres de la jeune littérature, Librairie Bloud & Gay, Paris, 1923 (publication des nombreuses réponses à l'enquête de la Revue hebdomadaire du 30 septembre au 30 décembre 1922)
- Remy de GOURMONT : Une Nuit au Luxembourg, Mercure de France, Paris, 1906 (la mention de "deuxième édition" figure sur le faux-titre - fictive ? - l'achevé d'imprimer datant du 30 septembre 1906; amis gourmontins à mon secours !)
- Remy de GOURMONT : Le Songe d'une Femme - roman familier, préface de Henri Bordillon, Editions UBACS, Chavagne, 1988.
- Remy de GOURMONT : Des pas sur le sable..., présentation de Henri Bordillon, Editions UBACS, Rennes, 1989.
- WILLY [Jean de TINAN] : Maîtresse d'esthètes, préface de Jean-Paul Goujon, Champ Vallon, Seyssel, 1995 (réédition scientifique de ce roman à clefs magistralement écrit par Jean de Tinan et non moins magistralement signé par le cher Willy)
- Louis MARQUEZE-POUEY : Le mouvement décadent en France, PUF, Paris, 1986 (où l'on retrouve le nom de Paul Roux aux pages 183-185, 229-230)
- Jean-Pierre RICHARD : Essais de critique buissonnière, Gallimard, Paris, 1999.

J'aime beaucoup Jean-Pierre Richard, dont la prose critique est accessible sans cesser d'être toujours pertinente, et qui est d'un bel écrivain. J'avais lu ses Essais de critique buissonnière lors de leur parution; je les avais empruntés à la bibliothèque de l'UTM, attiré par le nom de Saint-Pol-Roux figurant au sommaire. "Transmutations", tel est le titre de l'étude qui lui est consacrée, constitue l'une des meilleures introductions à l'oeuvre du Magnifique que j'ai lues. On a souvent tendance à diviser la production idéoréaliste en deux parties, celle de l'époque symboliste et celle, (re)découverte il y a quelques trente ans grâce à René Rougerie et Gérard Macé, réunissant les oeuvres futures. Et l'on aborde généralement l'une à l'exclusion de l'autre parce qu'on a lu l'une ou l'autre. Jean-Pierre Richard parvient à échapper à cette partition, somme toute artificielle. C'est une des heureuses conséquences de la critique thématique.

En abordant quelques-unes des constantes de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux, en examinant quelques-uns de ses objets privilégiés, Richard définit parfaitement ce qui se joue dans cette écriture marquée par "l'abondance, la facilité (parfois excessive), mais aussi l'étrangeté, voire l'insolite de son invention d'images" : "l'insolence du passage, le pur plaisir de la transmutation". Cette idée, cette sensation de plaisir me semble essentielle dès qu'il est question de poésie - parce qu'elle a à voir avec celle du désir - tension -, placée sous le signe ascendant, admirablement révélé par Breton. Les meilleurs commentateurs de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux, qu'ils l'aient qualifié de "maître de l'image" ou de "premier baroque moderne", ont tous été sensibles aux changements à vue qu'opère le poème idéoréaliste. Jean-Pierre Richard en rappelle justement la règle dialectique, celle-là même que le poète s'était fixé dès 1891 :

"La règle première du poète est de dématérialiser le sensible pour pénétrer l'intelligible et percevoir l'idée; la règle seconde est, cette essence une fois connue, d'en immatérialiser au gré de son idiosyncrasie, les concepts. Ce renouvellement intégral ou partiel de la face du monde caractérise l'oeuvre du poète."

puis le critique d'en commenter l'originale mise en oeuvre, en s'attachant, particulièrement, dans les premières pages de son étude, aux poèmes litaniques : "Devant du linge étendu par ma mère au village" et "Oiseaux", où, écrit-il, "il s'agit de traiter le monde comme un vaste langage, d'y inventer des métaphores qui deviendraient aussitôt métamorphoses. Et de se donner, pour exciter, ou structurer la grande circulation imaginaire, deux pôles, opposés et séminaux, dont l'aimantation, permanente, soutiendrait le travail des mutations."

On voit, par là, combien la poétique de Saint-Pol-Roux demeure fondamentalement la même du symbolisme à la Répoétique des années 1930. Simplement, son idéoréalisme et sa mise en oeuvre idéoplastique se sont enrichis, avec le temps, des découvertes scientifiques; le Magnifique était un lecteur fidèle des chroniques de Georges Bohn et Marcel Boll qui vulgarisaient les conquêtes et théories scientifiques pour le Mercure de France. "Radium", "onde", "corpuscule", "bactériologie" sont des termes que l'on retrouve fréquemment, à partir de 1920, sous la plume du poète. Car le poème est le lieu des transformations de la matière ancienne - le réel - en énergie - le verbe -, et de cette énergie en matière nouvelle elle-même rayonnante. Poésie irradiante, poésie du passage, la poésie de Saint-Pol-Roux agit, bouleversante, sur le monde, désignant une posthistoire où le mot sexué créera la chose :

"La poésie est une manipulation amoureuse du langage; elle consiste à opérer un passage de l'être suprêmement dense et concret, le feu solaire (...) vers la chair littérale et vaporisée des textes. [...] Magie matérialisante, "suprême féerie de la morphe", qui n'existe actuellement que dans le voeu du poète, hélas, mais que l'avenir réalisera peut-être."

Le dernier mot, à Jean-Pierre Richard.